Cette année encore, je bénéficie de trois semaines complètes consécutives de congé. Un luxe auquel je goûte après plus d’une très grosse décennie qui ne m’avait habitué - contraint serait sans doute plus adapté - qu’à des vacances morcelées en version « hachées menues, menues… ». Si l’année dernière, le boulot avait encore beaucoup (trop) empiété sur les premiers jours d’un supposé repos, pour cette fois, j’ai réussi à prendre mes distances dès la porte du bureau franchie. Miracle sans doute étroitement lié au contrecoup d’une dernière semaine ouvrée traversée en apnée.

Bien entendu, le week-end a alors été consacré aux préparatifs nécessaires de la semaine bretonne qui s’annonçait. Une paire de journées de transition donc, rythmée par les cycles du lave-linge et du sèche-linge, le tri du courrier papier de la semaine écoulée, l’arrosage des plantes vertes, la vérification des charges des multiples batteries et de l’état de leurs secours, le renouvellement du contenu de mes divers sacs, la sélection des livres qui viendraient alourdir - sans doute inutilement - mon paquetage de voyage, etc. Bref : « intendance et logistique ». Mais aussi, je l’avoue, par quelques siestes - plus que bienvenues - afin de me remettre suffisamment d’aplomb pour le long trajet routier qui m’attendait le lundi. Une occasion salutaire de prendre la pleine mesure de l’état déplorable de fatigue dans lequel m’avaient plongé les semaines précédentes, avec leurs journées caniculaires, longues, mouvementées et tendues et leurs nuits encore suffocantes, courtes, turbulentes et décousues. Il était bien plus que grand temps pour cette échappée estivale. Je peux l’affirmer haut et fort, et sans ciller.

Pour sa part, le séjour en pays bigouden a été en tout point conforme à mes espoirs et attentes. Ou presque. En bon râleur que je suis, je me dois de glisser quelques bémols. D’abord, une incroyable fréquentation touristique, digne de la Côte d’Azur. Parions que les mois de forte chaleur ne sont pas étrangers à cette invasion. Plus grave, je n’ai pas vu l’ombre d’un homard complet dans mon assiette. Un comble. Une trahison. Voilà en soi deux raisons plus que suffisantes à mes yeux pour que je pousse des cris d’orfraie. Évidemment, pour compenser, il y a eu le plaisir renouvelé de retrouver ces amis chers que je ne vois pas souvent. Celui réjoui de rencontrer en chair et en os - parfois en prothèses d’ailleurs -, les personnes derrière ces pseudonymes complices, connus de longue date. Que d’occasions de discuter, boire, manger et se balader. De rire, de se taquiner et de se chamailler. Et pour cette édition, j’ai même eu droit à un vrai temps breton, en seconde partie de semaine. Une première. L’excuse idéale pour traîner toute la journée à lire dans un fauteuil, entre deux repas, une dizaine de cafés et les interruptions nécessaires à l’évacuation de tout cela.

Une semaine en guise de véritable palier de décompression. Le passage indispensable entre de longs mois de convenance sociale et les quelques jours de sauvagerie solitaire que je me réserve désormais.

Le moment est venu pour moi de me réapproprier mon temps, égoïstement. De manger lorsque j’ai faim. De dormir lorsque j’ai sommeil. D’éviter mon prochain et fuir mon reflet, si besoin. De fermer les écoutilles et les volets, si le cœur m’en dit. De me plonger dans la lecture, de me remettre à l’écriture. Ou de ne rien faire de tout cela. Oublier l’heure, mélanger la nuit et le jour. Me lever lorsque la ville se couche. Bailler lorsqu’elle s’active. Parfois me synchroniser à nouveau, par accident, assurément. Observer de haut cette fourmilière, en buvant mon café, les yeux cernés, le poil en vrac, les pensées en vadrouille. Ou descendre dans l’arène, libre de déambuler à ma guise et sans planning, dans une direction sans destination, appareil en bandoulière, un livre et mon carnet dans un sac à dos, ou simplement les mains dans les poches parfois, mais toujours la tête dans les doux et moelleux nuages de mon ciel imaginaire de plus en plus dégagé. Revendiquer le droit de n’être que moi, insignifiant, improductif et impermanent.

Pour un temps, être un électron libre, un ermite urbain qui s’ignore, un apprenti clochard céleste et non plus un automate, un obéissant petit soldat, une vulgaire ressource humaine au service d’un système charlatan qui vend du rêve mais ne livre que des chaînes. La révolte dans l’inactivité. La résistance dans la fuite. Pour un temps, observer l’entropie dresser ses souks sur les places en cet instant désertées d’une petite vie banale, ordonnée et besogneuse. Puis m’élancer dans le labyrinthe de ces étals pour y piocher à la volée de quoi nourrir savamment mon quotidien reconquis, de quoi épicer et colorer mes rêveries. Faire mine de me perdre pour mieux me retrouver enfin. Pour un temps, être insouciant, irresponsable mais toujours non coupable, juste de quoi me rendre plus ouvert, contemplatif et attentif. Juste de quoi poursuivre la quête insensée de ma propre foi, sans religiosité aucune, mais avec une conviction des plus profondes. La foi en cette vie, en l’autre, en moi, en je-ne-sais-quoi, puisque je ne la sais pas. Et s’il m’importe peu que cela m’importe trop, c’est qu’il me reste la conscience que toute cette farandole ne durera que pour un temps.

Cette année encore, j’ai réussi à m’évader. Mais je ne suis pas dupe. Cette liberté arrachée sera de courte durée, quelques maigres semaines, tout au plus. La milice de la vie laborieuse et la police de la bienséance auront tôt fait de me remettre le grappin dessus. Comme à chaque fois. Les dés de cette prétendue existence sont salement pipés. Les cartes n’ont pas été équitablement distribuées. Mais je m’obstine. Repris, je trouverai le moyen de m’enfuir à nouveau. Je ne risque plus rien à récidiver.

Surtout maintenant que j’ai compris que j’en avais déjà pris pour perpétuité.