Ça fait maintenant plusieurs semaines que je ne suis pas vraiment sorti. Je veux dire, que je ne me suis pas offert d’échappées belles après une journée de travail. Aucune fuite, l’appareil photo dans le sac. Aucune évasion, les yeux perdus dans les détails de la ville, l’esprit dans le vague. Ce ne sont pas tant les murs de mon appartement qui se font cage, mais les parois de ma conscience. Elles s’épaississent, je le sais. Gagnent du terrain. Ma tête s’est emplie de pensées, de questions, de doutes. Il n’y a plus assez de place là-dedans pour que tout le monde puisse cohabiter sans heurts, sans tensions ni conflits. Tout cela se compresse et m’oppresse. Depuis quelques jours, je me sens suffoquer de l’intérieur. Depuis quelques jours, je me sais m’essouffler à tenter de retrouver la surface. Il ne faut pas se débattre contre le courant. C’est pourtant connu, non ? J’ai encore parfois cette peur de la dérive. De l’endroit où je pourrais échouer en convenant de me laisser aller. Quels rivages atteindrais-je ainsi ? Quels paysages s’offriraient à mes yeux embrumés par la fatigue de ce renoncement ? Encore des questions stupides.

Encore des pensées inutiles et toxiques. Je crains parfois que la machine à broyer ne se soit remise en service au moment où je m’y attendais le moins. Heureusement, un sursaut, toujours rien qu’un sursaut, parvient à me rappeler que ce début d’année est beau et doux. Que cette première moitié a été parsemée de beaux moments, d’instants précieux. Que d’autres sont à venir. Plus que jamais, je mesure que je dois sortir de ma tête. Cet endroit devient trop vite lugubre et malsain dès que j’y traîne trop longtemps mes guêtres. Je n’ai pas assez écrit, c’est certain, maintenant. Ce déversoir du moins bon comme du très bon m’est salvateur. Je l’accepte enfin. Je ne le comprends toujours pas. Mais je l’accepte. Enfin. J’ai fait l’erreur de délaisser le carnet noir et de ne pas consigner les dates et les lieux. Les sensations, les sentiments, me sont restés. J’en suis heureux. J’en suis déboussolé, aussi. Ayant omis de laisser quelques repères, je me suis brouillé mes propres pistes. Mais qu’importe, au fond. Tout cela a eu lieu. Tout cela est possible. J’arriverais bien à tout retrouver, à tout recréer, à tout provoquer à nouveau.

J’ai une faim boulimique de temps. De temps qui n’appartiendrait qu’à moi. De temps sans temps. De jours qui passent vite mais qui passent lentement. De jours qui passent lentement mais qui passent vite. De jours, mais de nuits aussi. Pour l’heure, rien ne l’apaise. Encore cette altération de ma perception du temps. Premières manifestations observées de ma sénescence ? Nouvelle itération d’une vieille crise obsessionnelle ? Qu’en sais-je ? Je n’ai pas encore fini d’y réfléchir et ne souhaite pas le faire pour l’instant. Et est-ce vraiment important ? Est-ce vraiment digne que je m’arrête maintenant que je suis en mouvement ? Cette société me dépouille déjà suffisamment de mon bien le plus précieux. D’un bien que je ne soupçonnais pas lors de mes premiers pas d’adulte et dont je découvre seulement la valeur, alors que chaque jour des tyrans sous des aspects affables me font les poches. Aucune planche à billets, pourtant, ne pourra rendre au dixième ce dont on nous détrousse au nom du progrès et du confort moderne. Dit le type vautré dans son canapé, un ordinateur portable sur les jambes.

Oh je sais bien que ce texte n’a ni queue ni tête. Il avait juste besoin de prendre l’air, lui aussi. Et ce brigand a trouvé le chemin de mes doigts. Mes doigts, celui du clavier. Simple réaction en chaîne. Alors laissons la place aux impulsions. Réflexes, électriques, chimiques, hormonales, sentimentales. D’ailleurs, vous voyez ce qu’il se produit lorsque je m’enferme trop longtemps ? Je me mets à perdre les pédales. Bon, je confesse également que mon esprit logique m’emmerde au plus haut point depuis un moment. Quant à ma rationalité, elle me les brise. Et si je n’ose toujours pas leur tourner entièrement le dos, à ces deux pignoufs, c’est de peur des représailles. De leurs retours de bâton sournois. Mais pour combien de temps encore ? Je ne ressens plus l’envie de m’évader. C’est devenu un besoin. Quelque chose qui ne me quitte plus. Que je mange, pisse ou me brosse les dents.

Vraiment…
Il faut que je me trouve cette sortie.
Vite.