Certains soirs, des pensées folles déchirent leurs camisoles et prennent la poudre d’escampette. Elles guettent les tours de garde. Attendent le bon moment pour se faufiler furtivement dans les couloirs. Puis se ruent dans les escaliers qui mènent aux toits. Cela les rapprochent des étoiles, à défaut de la sortie. Au grand air, elles sont prises d’effroi par l’immensité du spectacle qui s’offre à leurs yeux. S’ensuit un court instant de panique. Mais plus rien ne peut plus les arrêter, désormais. Ivres de liberté, elles enjambent la balustrade, comme pour sauter dans le vide. Dévalent le long des murs et, à peine touchent elles le sol qu’elles s’engouffrent dans les bois sombres d’une forêt dense et chaotique avoisinante.

Les mots alors accourent. S’élancent à leur poursuite. Se lancent dans cette chasse au sens, effrénée, éperdue, mais perdue d’avance. Pour eux, aucune chance de trouver la métaphore d’un dessein sensé soigneusement ajustée aux courbes à la fois voluptueuses et anguleuses, à jamais changeantes, de l’existence. Aucune plume, aucune encre, n’a jamais été en mesure d’entamer la plus simple ébauche d’un destin qui ne peut se deviner à l’avance. Alors les mots halètent, hurlent et aboient. Se perdent dans cette quête démentielle. Se heurtent et s’affrontent entre eux. Se contractent ou s’étirent. Se cabrent et bondissent. S’invectivent, se déchirent, se raturent. Qui perd la tête perd aussi sa main. Et les doigts qui vont avec. Quand bien même ces derniers ne chercheraient alors qu’une cigarette.

Une vie ne s’écrirait-elle donc qu’à titre posthume ? N’apparaîtrait-elle avec clarté que dans l’instant éphémère du dernier souffle ? Un dernier vertige, un dernier baiser, un dernier sanglot, un dernier fou rire. L’irruption soudaine et désormais inattendue de l’évidence. Jusqu’à un tel moment, consigner ses joies, ses peines, ses certitudes et ses doutes, ses ardeurs et ses tiédeurs, ne signifierait-il alors que tenir un banal inventaire ? Une liste de choses faites ou à faire ? Un bête journal tel que le tiendrait un comptable taciturne et lugubre, figé droit et sec dans son costume strict, étroit. Étriqué et amidonné. Une colonne de plus. Une colonne de moins. La mort à crédit. Les boissons au débit. Allons bon… Pourquoi chercher vainement un trait d’esprit alors même qu’on est en train de perdre celui-ci ?

Maintenant, il entendait les appels désordonnés des oiseaux et percevait distinctement le souffle tranquille et profond de la forêt. Il sentait des forces nouvelles circuler dans son corps, et sa conscience qui, l’instant d’avant, avait sombré dans une sorte de léthargie, se remettait à pulser, de plus en plus vite, surprise, peut-être, par ce fait indiscutable : le seul instant pendant lequel il ne s’était rien passé lui avait semblé long, immense, presque infini. Il sourit. Il savait que cette impression provenait du caractère illusoire de la notion du temps, qui varie avec notre état. Il savait, par exemple, qu’un instant de douleur dure toujours plus qu’un instant de joie. Pourtant, il se demandait comment fonctionnerait cette étrange loi s’il renonçait à son dessein et décidait de vivre jusqu’au bout le temps que lui assignerait le destin : le temps qui lui restait lui semblerait-il long, comme toute souffrance, ou bien au contraire le verrait-il fondre comme un morceau de glace dans le creux de la main, s’évanouir en un instant comme la dernière illusion ?

Branimir Šćepanović - « La bouche pleine de terre »

Certains soirs, on peut remplir des pages entières d’un carnet noir au papier ivoire avec des « à quoi bon ? » ou des « pourquoi tout cela ? ». Des questions qui, au fond, n’en sont pas. Parce qu’elles n’attendent pas de réponses. Quand bien même elles en recevraient dans l’instant qu’elles seraient incapables d’en prendre et d’en rendre la pleine mesure. Des soirs comme celui-ci, écrire devient un acte religieux délirant. La parodie improvisée d’un exorcisme brutal. Une tentative désemparée d’expulser ce démon tonitruant qui crie famine et réclame toujours plus de lendemains sans savoir digérer les aujourd’huis qu’il régurgitera pourtant comme autant d’hier. La vie n’est qu’un monstre. Un ogre. Et arrivée à la fin de tout, c’est elle qu’elle dévore.