Un réveil mécanique. Bien plus que naturel, au fond. Bien avant toute alarme. Bien avant l’heure envisagée. Bien avant la quantité de repos réellement suffisante. Un conditionnement qui se déguise en habitude. Oui, j’ai toujours peu dormi, en règle générale. Mais j’étais également capable de sommeils marathons lorsque le besoin s’en faisait sentir. Et en me glissant dans mon lit, hier soir, le besoin était bel et bien là. Il hurlait, ce diable. Si je n’ai pas tardé à sombrer, alors que je prétendais vouloir lire « juste quelques pages encore », je n’ai guère tardé à refaire surface. Comme si cette nuit était fluide. Que mon sommeil, cet imbécile en quête d’un savoir probablement inutile, se devait de vérifier la poussée d’Archimède.

Le sommeil est un des dons les plus délicieux de la nature. C’est un ami auprès duquel on trouve refuge, un magicien qui apporte discrètement du réconfort. Voilà pourquoi je compatis profondément avec celui qui subit le supplice de longues insomnies, avec celui qui a dû apprendre à se contenter de petits assoupissements fiévreux d’une demi-heure. Je serais même incapable d’aimer une personne qui, à ma connaissance, n’aurait jamais passé une nuit sans sommeil. Ce serait forcément une personne peu civilisée et dotée de l’âme la plus naïve qui soit.

Hermann Hesse - « L’art de l'oisiveté »

Un ciel bleu. Mais d’un bleu… bleu. Un léger voile, tout de même, du côté de la chaîne de Belledonne. Saugrenu. Un rien inquiétant. Pollution ? Déjà ? Déconnez pas ! J’ai envie de profiter des beaux jours, moi. Mais pas au point de les tousser comme un tubard, non plus, merde. Le perchoir, à nouveau dans l’ombre après avoir été léché par le levant, irradie déjà un doux 22 °C. Si je compte crapahuter en ville, il va falloir que je le fasse assez tôt ou que j’assume de déambuler en surchauffe permanente sinon. C’est désagréable, la surchauffe permanente. C’est huileux, c’est poisseux. Ça fait coller les cheveux et ça file des auréoles au t-shirt. Vraiment, assez tôt, c’est beaucoup mieux. Mais mes pensées étant déjà vagabondes, mon assez tôt sera déjà bien trop tard. J’en sue d’avance.

Une voix fragile. Faussement hésitante. J’aurai Beth Gibbons pour compagne, aujourd’hui. Ses mystères ont eu raison de moi avant même la première gorgée du premier café. Ça devrait permettre de ralentir toutes ces pensées qui me cherchent déjà des embrouilles. Ça devrait imprimer un rythme détendu et nonchalant aux pas qui me mèneront par là-bas et sans doute ailleurs encore. Une seule obligation utilitaire aujourd’hui : le plein de liquide pour la vap’. Ouaip, m’sieurs, dames. J’attaque mon septième jour sans clopes. On ne compte toujours aucune victime. En tout cas, personne n’a encore retrouvé les corps. Ça sert également à ça, la vaporisation. Plus sérieusement, ça fait donc 6 jours que je me réveille sans avoir l’haleine douteuse d’un vieux cendrier qu’on n’aurait pas pensé à vider depuis des lustres. Déstabilisation olfactive. Mais qui êtes-vous, Monsieur ?! Yadda. Yadda.

Il paraît qu’un jour on se réveille affamé de pas avoir été ce que l’on souhaite. Où ai-je lu cette phrase ? Depuis, au lever, je regarde autrement ce qui m’entoure. Le monde prend de l’ampleur, du volume, une odeur. Ce petit miracle s’évanouit très vite pour être remplacé par une implacable journée-ligne.

Gabriella Zalapì - « Antonia. Journal 1965 - 1966 »

Une nouvelle impasse à venir. Je le sens bien. J’ai plein de mots qui me sortent des doigts depuis quelques semaines. Mais jamais les bons, ces cons. Je veux dire, jamais ceux que j’attends ou qui m’intéressent sur le moment. Une flopée de mots fanfarons, tout juste bons à faire diversion, opération distraction. À m’éloigner de chaque sujet que je souhaiterais traiter avec un minimum de consistance. Au final, des brouillons qui s’engraissent à vue d’œil. Qui s’entassent dans un coin de disque comme des voyageurs dans un sas à bétail EasyJet. Il faudra pourtant bien que je finisse par évacuer tout ça un jour. Quitte à risquer l’overdose de dragées fuca. Garder trop longtemps, c’est malsain. Parole d’intestin. Bref. Je m’égare. Le sujet suivant dans les tuyaux ? Faire le point sur ma relation à la photographie, qui me semble avoir évolué (ou s’être éclaircie ?) au fil des années. Le premier qui pense « occlusion » gagne un aller simple chez un proctologue.

Des livres. Oui. Encore des livres. Beaucoup trop de livres. Je vais devoir finir par consulter. Ça doit bien se soigner, cette maladie, non ? Vraiment, ça devient périlleux désormais. Non que la pile de livres en attente menace de s’effondrer mais parce que j’atteins un nombre de lectures en parallèle outrageusement élevé. J’ai toujours été du genre à ne pouvoir mener de front que deux livres, aux formes et fonds bien distincts. Jamais plus. Et seulement par périodes. Ces temps, ça tient de l’orgie. La situation est franchement inhabituelle, hors de contrôle, irraisonnée et une telle dispersion pourrait bien finir par me péter à la gueule. Les petits bouts de cervelle sur les murs blancs, honnêtement, ça ne fait pas partie de mes plans déco. Et comme je ne suis pas un adepte du ménage, il serait temps que je fasse un peu plus attention à ça. Mais ça me serait bien plus facile si on ne s’évertuait pas à mettre des librairies sur mon chemin, comme aujourd’hui par exemple…

L’Âge de la Machine a abouti à accroître les chiffres de population et le volume des besoins dans des proportions énormes, imprévisibles et sans précédent. La vie quotidienne de chacun d’entre nous se heurte de plus en plus à la nécessité de tenir tête à ces nombres. Quel que soit l’objet de nos besoins ou de nos désirs, un pain ou une livre de beurre, un voyage en autobus ou un billet de théâtre, un endroit tranquille pour les vacances ou un visa pour voyager à l’étranger, une chambre où nous pourrons habiter ou un travail dont nous pourrons vivre…, il s’en trouve toujours beaucoup, beaucoup d’autres qui ont le même besoin ou le même désir.

Erwin Schrödinger - « Physique quantique et représentation du monde »

Des robes légères. Des épaules dénudées. Des traces de bronzage et quelques coups de soleil déjà. Des shorts. Des marcels moulant des pectoraux nourris à la fonte de salle de sport. Des biceps tatoués. Des coupes de cheveux alambiquées aux mèches bien ordonnées. Les gazelles sont de retour. Leurs prédateurs également. Mais, comme souvent, il serait bon de vraiment distinguer qui est le chasseur du chassé. Les apparences sont si souvent trompeuses. Il est si facile de se référer aux clichés, de se réconforter dans l’immuable supposé. Au registre des prouesses du maquillage, le fard de l’innocence est une arme redoutable. Au registre de la chimie humaine, les hormones d’assez mauvaises conseillères. Le retour de Ra sonne le début de la saison des ébats et des dégâts. Les disciples du farniente compteront les points. Les retranchés dans l’ombre critiqueront les performances, commenteront les résultats. Il se trouvera sûrement une personne, dans ce lot, suffisamment aigrie pour endosser le rôle d’un juge de l’ex Allemagne de l’Est.

Du feu. Des braises. Des barbecues. Quoi de plus logique par cette chaleur. Tant qu’à griller, autant que la nourriture y passe aussi, non ? Cette année, j’ai des envies de poissons. De la darne de saumon. Du steak de thon. Et comme mon temps de vie se raccourcit, je ne compte pas m’en priver. Et puis, faut bien pousser tout ça. Et veiller à ne pas se déshydrater. Plus on vieillit, plus on s’assèche vite. C’est donc attablé à des terrasses ombragées avec vue que je conçois le mieux mes menus travaux d’observation des us et coutumes de la faune sociale. D’étude comportementale des mammifères en zone urbaine.

Mais à quoi bon me chercher un tel alibi.
Si je ne m’abuse, le samedi, c’est permis.
Et c’est de saison, non ?