Entre chien et loup, on peut glisser des histoires de troupeaux.
Troupeau que, proie, je fuis.
Troupeau que, redevenu prédateur, j’infiltre.

Que votre chair me semble fraîche, Mademoiselle.
Que votre sang bat si fort dans vos veines, Monsieur.

Tout cela est bien appétissant.
Pourrait-ce suffire à m’en faire perdre la tête ?
Me faire sortir brutalement du bois ?
Attaquer à découvert, frontalement ?

Non.

Mais ma damnation a cela de bénéfique.
Je peux contenir cette faim.
Je peux même l’oublier.
L’éternité durant.

Non. Vraiment.

Vos corps resteront saufs.
Ce soir encore.
Je n’en veux qu’à vos rêves, vos égarements, vos désirs.
Je ne m’attaquerai qu’à vos pensées les plus fugaces.
Vos oublis, vos ailleurs.
Vous ne me remarquerez pas.
Vous ne m’entendrez pas vous assaillir.

Lorsque vous ressentirez ma morsure, il sera déjà trop tard.

La métaphore est probablement la puissance la plus fertile que possède l’homme. Son efficience arrive à toucher les confins de la thaumaturgie et ressemble à un travail de création que Dieu oublia à l’intérieur de l’une de ses créatures à l’époque où il lui donna forme, comme le chirurgien distrait laisse un instrument dans le ventre du patient.

Toutes les autres puissances nous maintiennent ancrés dans le réel, dans ce qui est déjà. Nous pouvons tout au plus additionner ou soustraire les choses entre elles. Seule la métaphore rend l’évasion possible et crée entre les choses réelles des récifs imaginaires, floraison d’îles en apesanteur.

José Ortega y Gasset - « La déshumanisation de l'art »