Je ne sais pas quelle mouche m’a piqué. Ni pourquoi elle a attendu aussi longtemps pour le faire, d’ailleurs. Peut-être est-ce dû à cette histoire de « montée en version » de mon chez-moi, évoquée lors du récent passage des copains de Mona Kazu dans la cuvette des Alpes. Premiers invités officiels à avoir passé une nuit dans ma tanière, inaugurant pour l’occasion le canapé en mode couchage. Toujours est-il qu’il y a une quinzaine de jours, je me suis retrouvé - équipé d’une liste d’achats préalablement établie en main - à fouler le terrain semé d’embûches du Suédois du coin. Choisissant, toute raison mise à part, un samedi après-midi pour mener une telle expédition. No comment. Rien de bien mirobolant au programme : essentiellement des bibliothèques et quelques accessoires associés afin de mettre un peu d’ordre dans le capharnaüm qui s’imposait peu à peu jusque-là. De quoi regrouper les livres, ranger les classeurs et… Vider des cartons. Oui. Quelque chose comme près de 18 mois après mon emménagement, j’avais toujours une grosse demi-douzaine de cartons pleins qui trônaient dans mon bureau. Là encore… No comment.

J’ai bien cru faire demi-tour dès l’arrivée dans le magasin et la croisée des premiers troupeaux familiaux, marmaille incluse. Comme il se doit, j’ai pris le temps de m’interroger sur ma santé mentale, sur une éventuelle propension au masochisme qui tournerait à la pathologie au point que j’en arrive à m’imposer une telle épreuve, etc. Petit instant en mode « Drama Queen » intérieur qui, une fois passé, m’a bien fait rigoler. J’ai donc pris sur moi et taillé ma route, autant que possible, un peu submergé par tout ce monde, le brouhaha allant de pair et le fait d’avoir oublié mes écouteurs en partant, me privant ainsi d’un retranchement dans une bulle un peu plus confortable. Allez, gars, tu es grand maintenant, non ? Armé de ma liste, je me suis donc concentré sur ma mission et l’essentiel, ne prenant que guère le temps de flâner dans quelques zones de-ci de-là. Je n’ai pu m’empêcher de sourire en traversant la partie plantes vertes, imaginant cette amie suisse d’importation en train de sautiller et de glapir « Des plantes vertes, Pep ! Il te FAUT des plantes vertes ! ». Tout allait donc plutôt bien : à défaut de musique entre les oreilles, j’avais au moins toujours mon petit cinéma personnel et déjanté dans la tête.

Enfin arrivé - sain et sauf, qui plus est - à l’entrepôt du libre-service meubles, je me suis équipé d’un de ces grands chariots que j’ai commencé à charger de dizaines de kilos de cartons de bibliothèques en kit et d’accessoires divers. C’est allé très vite, merci la liste triée par emplacements. Merci aussi à cette petite greffe « Control Freak » inhabituelle, soit dit au passage. Je n’avais plus que 2 cartons à récupérer afin de boucler mon périple. Et ces deux-là étaient également les deux seuls représentants ayant survécu à la marée du samedi après-midi. Mais pas accessibles. Enfin… Pas facilement accessibles : sur un rayon en hauteur, bien au fond, jouant les intouchables. Je ne me sentais pas de jouer l’acrobate, peu doué que je suis pour cette discipline, mais pressé d’en finir ici, je me suis hissé en partie sur le rayonnage. C’est ainsi posté, le torse vautré sur les alvéoles métalliques et les jambes dans le vide que j’ai tenté mon coup. La partie haute du corps étirée à son maximum, une prise peu confortable mais jugée suffisante des mains sur l’un des cartons tant convoités, je me suis convaincu qu’en tirant brutalement tout en soulevant un peu, ça allait le faire…

Ni une, ni deux.
Profonde respiration.
Et hop !
Et…

Sans surprise, ça ne l’a pas fait. Du tout. Un résultat obtenu bien différent et loin d’être à la hauteur de celui attendu. Juste le bruit d’une côte qui s’enfonce ou d’un dentelé qui claque violemment - j’opte d’ailleurs pour cette seconde option… -. Souffle coupé. Petits papillons lumineux. Goût métallique dans la bouche. Méchant rappel à l’ordre : j’ai beau être taillé comme un tank, je n’en ai pas le blindage pour autant. Ratage total dans les grandes largeurs. Ou plutôt, vu la posture, la demi-longueur. C’est donc une main sur les côtes, l’air penaud et grimaçant que j’ai fini par aller demander un coup de main à l’un des manutentionnaires, une fois avoir repris mon souffle et remis les pieds sur le plancher des vaches. Passé cette petite mésaventure, la mission était accomplie. Il ne me restait plus qu’à trimballer l’ensemble de ces 70 kg de bibliothèques jusqu’à leur nouveau domicile. Et puis, monter tout ce beau monde, évidemment. Et puis, vider les deux petites qui avaient géré tant bien que mal l’intérim. Et puis, faire le ménage, tiens. Et puis, ouvrir et vider ces satanés cartons. Et puis, trier, aussi. Merde, alors ! Qu’est-ce que ça prend du temps et de l’énergie, toutes ces conneries, j’vous jure !

Et tout ça pour quoi, finalement ? Avoir un bureau bien rangé ? Les livres enfin tous regroupés en un lieu dédié ? Avoir dégagé des cartons qui commençaient à devenir des nids à poussière ? M’être libéré l’équivalent d’une petite piste de danse pour la décompression du soir ? Me dire que je me sens mieux que jamais ici ? Et avoir soudainement envie de décorer et m’occuper - enfin - d’accrocher ces fichus cadres à ces fichus murs vides ? Voilà que je commence à avoir aussi des envies de rideaux aux fenêtres, de tapis et… De plantes vertes !

Ah ! Elle est chouette, la récompense !
Sans blague !