Elle m’a pris par surprise. Je ne l’ai pas vue arriver et elle m’est donc brutalement apparue. Sans doute recrachée par le dernier ver métallique qui venait de faire une halte à cette station de la ligne A au pied de mon perchoir. Comme à l’accoutumée, je suis suspendu là, la clope au bec, un softshell enfilé par-dessus le t-shirt, à laisser mon regard se promener sur le quartier. Elle tranche tant, au milieu du calme de ce premier jour de l’année. Grande. Mince. Très mince. Trop, peut-être. Ou est-ce accentué par sa tenue ? De longues jambes enserrées dans un pantalon noir, montées sur une paire de bottes de la même couleur, à la large semelle et au talon haut. Le haut du corps engoncé, compressé dans une parka noire. Capuche enfilée. Elle ne cesse de gesticuler. Mais dans les plus grandes largeurs. Je devine alors ses écouteurs et l’entends parler. Conversation mains libres.

Pendant cet instant, la rue entière devient sa scène, qu’elle investit de tout son être. Elle la sillonne dans de grandes et rapides enjambées. S’arrête brutalement. Virevolte. Reviens plus doucement sur ses pas. Ses mains paraissent disposer de leur vie propre. Comme la queue d’un chat. Elles moulinent, parfois. Giflent l’air, comme pour punir en retour le vent froid de sa morsure. Un nouvel arrêt. Une nouvelle volte-face. Se fige alors, comme pétrifiée. Et la voilà repartie de plus belle, à grands pas. Sa conversation est un spectacle. Elle l’improvise. Le vit. Le joue à ciel ouvert. À guichets fermés. Elle est Sarah Bernhardt, réincarnée dans cette contemporanéité sans fil, en haut débit et au son HD. Je pense alors à son correspondant, tristement privé de tous ces signaux corporels et gestuels. Autant de métadonnées qui ne seront pas transmises avec le message. Formant, à elles seules, une histoire à part que je suis, moi l’étranger embusqué, en train de dérober.

Et là, à nouveau sur mon perchoir, je m’amuse en voyant cette grande gigue toute mince, toute vêtue de noire et capuchée, qui gesticule dans sa conversation téléphonique en mains libres. C’est un numéro à elle toute seule. Elle marche. S’arrête et fait volte-face à personne, s’emballe en moulinant des mains. Ça me fait sourire, ce débordement de communication corporelle que son correspondant ne recevra pas.

[Extrait d’un Hangout - 01/01/2019.15:30]

De retour à mon bureau, j’ai en tête le souvenir des cabines téléphoniques. Un temps révolu. Si lointain, déjà. Presque la préhistoire dans cette ère numérique de l’instantanéité et de la mobilité. Je souris à cette idée et au constat qui l’accompagne. Progrès technique. Compression temporelle. Débordement de la sphère privée dans l’espace public. Altération de l’intimité par cette exposition. Autant de bribes de réflexion que je chasse rapidement, n’ayant pas vraiment la tête à ça, aujourd’hui. Mais la cabine reste. Ce bocal désuet. Parfois un Graal longtemps recherché. Pour une urgence. Ou par nécessité. Un espace exigu et confiné. Parfois un cercueil en verre posé à la verticale, au sein duquel tout débordement gestuel était vite limité. Je me souviens de cette angoisse quand apparaissait enfin cette cabine désespérément quêtée.

« Pourvu qu’elle soit à pièces… », lorsqu’on n’avait pas de télécarte sur soi.
« Pourvu qu’elle soit à carte… », lorsqu’on n’avait pas de monnaie sur soi.
« Pourvu qu’elle fonctionne… », à chaque fois.

Et de me remémorer ces séances. Celles de l’été, où l’on se battait avec cette satanée porte pour la conserver ouverte et laisser entrer un peu d’air. Histoire de ne pas crever étouffé. De ne pas finir en ébullition, enfermé dans cette serre de verre et de métal reliée par réseau commuté. Celles de l’hiver, où on profitait également de l’abri, pour se réchauffer au-delà de la seule conversation. Et puis toutes celles, en toute saison, où ça sentait la vieille pisse et la vinasse, parce qu’un clodo s’y était réfugié un temps. Pour une nuit, sans doute. Pour plusieurs, peut-être. Ou alors le dégueulis, suite à ces appels passés enivrés. Pour appeler au secours. Pour déverser sa bile, sa haine ou sa tristesse. Ou tout ça en même, bien souvent. Oui. De toute manière, il faut toujours vomir les mots avant le reste. Toujours. Quitte à devoir les ravaler ensuite, ou les regretter.

Mais comment fait-on de nos jours, au fait ?

[Extrait d’une pensée non transmise - 01/01/2019.horodatage_incomplet]

Je laisse alors glisser le temps, en douceur, en toute nonchalance. Jusqu’à réaliser que le soleil s’est couché et que je m’étais promis, suite à ma tentative loupée de la veille, d’aller renouveler mon ticket de stationnement « résident » pour le prochain semestre. Aller faire chier une pauvre âme qui doit déjà bien se faire chier de devoir assurer une permanence un premier de l’An. Mais, c’est ça aussi, la modernité, non ? Je rassemble les différents justificatifs nécessaires et charge le tout dans ce petit sac à dos, accessoire essentiel de ma vie ici, écrin basique de mon appareil photo, de mon carnet et de mon portefeuille. Mais avant toute velléité d’invasion de la cité, dernier réflexe conditionné : vérifier la charge du téléphone, sélectionner la musique d’accompagnement, m’assurer de prendre les écouteurs.

Et en route pour la joue.

[Extrait d’une pensée non transmise - 01/01/2019.horodatage_incomplet]

Dans un synchronisme des mieux venus, j’arrive sur le quai en ayant le temps de scanner le QR code de la borne de correspondance avant que les portes ne s’ouvrent sur les entrailles lumineuses et douillettes de la chenille grise. Balayage de la trame par le regard. Pas de surprise : très peu de monde à bord. Je m’installe donc bien confortablement sur une banquette, pour cette fois. Les oreilles abreuvées d’une douce voix féminine, de percussions chaudes et de couches et boucles qui se superposent. En un clin d’œil, je viens de mettre ma bulle en service. C’est dans cette ambiance-là, que j’arrive le mieux à retrouver l’état d’esprit que je peux avoir, perché à quelques étages. Détendu. Bercé. En confiance. Maintenant, je peux recommencer à observer. Les autres. La ville. La vie. Mon quotidien. Et mon époque.

Je remarque cette gamine assise guère loin et me faisant face. Pas encore une adulte. Déjà plus une ado. Bouchons d’écouteurs dans les oreilles. Regard baissé sur l’écran du smartphone qu’elle tient dans la paume de ses mains, posées sur ses genoux. Avec une meilleure vue, plus de concentration, un peu d’imagination sans doute aussi, je pourrais voir le contenu de son écran dans le reflet de ses pupilles. Elle paraît absorbée, tout entière, hypnotisée, par ce rectangle rétroéclairé. Une vidéo ? Une lecture ? Soudain, son visage s’illumine et devient radieux. Ses pouces s’activent frénétiquement. Elle se rembrunit un peu, levant la tête et regardant rapidement alentour. Puis retourne à son écran. Retrouve son sourire. Redevient radieuse. Mon enregistreur mental fonctionne à plein régime et tente de capter toutes les expressions de ce visage devenu tellement plus beau car plus vivant. Je sens que je suis en train de sourire. Pas grave. Elle ne le remarquera pas. Et il ne fera de mal à personne, ce sourire, de toute façon. Et puis, les gens, je les emmerde.

Tu sais quoi…
Il n’y a pas autant de mauvais que ça à ces écrans que les gens consultent dans les transports en commun…

Beaucoup ont aussi une petite fenêtre avec eux ça se voit à leurs visages.

Je suis de plus en plus persuadé que c’est surtout l’opportunité de conserver un lien en particulier.

[Extrait d’un Hangout - 01/01/2019.18:40]

À la descente du tramway, il y a cet homme qui avance en flânant, tout en donnant l’impression d’avoir une destination bien précise en tête. Il est massif et marche lentement. Semble parfois aux aguets. Il s’arrête parfois pour contempler je-ne-sais-quoi. Puis repart sur la même allure. Le même mode. Pour l’occasion, moi, je suis passé en furtif. J’ai décidé de lui emboîter le pas. D’adopter son rythme. D’être son ombre pendant quelques instants. De me faire discret et anthropologue. À l’embranchement d’une rue un peu plus sombre, je le vois s’arrêter. Pivoter de 90°. Faire doucement basculer son sac à dos sur le côté et en extraire un appareil photo. L’engin semble assez gros mais son objectif est court. Je me rapproche lentement et me glisse derrière lui. Juste à temps pour voir cette femme au manteau rouge, tirant sa grosse valise à roulettes d’un bras, tenant une paire de skis dans l’autre, en sus de son sac à main. À n’en point douter, c’est la scène que ce type est en train d’immortaliser dans son boîtier. Il reste un court moment, l’appareil à bout de bras pendant, à regarder la fille aux skis s’éloigner.

Son sac à dos revient sur le côté. Il y range l’appareil. Réajuste son sac. Farfouille de sa main droite dans une poche extérieure de sa veste. Je distingue alors le jaillissement d’une flamme d’un briquet. Le bout d’une cigarette qui rougit en crépitant légèrement. Les premières volutes de fumée expirées, il reprend alors sa marche nonchalante. Le temps de regagner un trottoir. Là, il s’arrête encore. Se colle la clope au bec. Plonge la main dans l’une des poches de son jeans et en ressort cette plaque rectangulaire devenue si courante. Elle s’allume dans cette lueur bleuâtre, si caractéristique. Son autre main rejoint la première. Et à nouveau, c’est une énième représentation du ballet des pouces à laquelle j’assiste. Après une dizaine de secondes, il remet le téléphone dans sa poche. Lève le nez pour humer l’air froid de cette première soirée de l’année et reprend son chemin. Je le suivrai ainsi, à distance, jusqu’au guichet d’un parking couvert. Je le laisserai alors filer, le temps pour moi de remplir les formalités qui ont motivé cette sortie. J’aviserai, ensuite.

Est-ce que j’essaierai de le rejoindre ?
Est-ce que je l’aborderai pour lui parler de cette photo qu’il a prise ?
Est-ce que nous discuterons ensuite de la place que la technologie a prise dans nos vies ?
Pour le meilleur et pour le pire ?

Seule la vie me le dira.
À condition d’avoir suffisamment de batteries…