Vivre au quotidien avec quelqu’un qui ne souhaite que se payer votre peau n’est pas chose aisée.

Croyez-moi… Et sur parole, je vous prie ! Je serais peiné d’apprendre que l’un d’entre vous se serait mis en tête de vouloir vérifier ça par lui-même. Vraiment, ce n’est pas de tout repos. D’ailleurs, le choix du verbe « vivre » est bien maladroit. J’aurais dû retenir « survivre ». Mais ne nous encombrons pas de tels détails pour aujourd’hui. Je suis persuadé que vous avez tous une petite idée de cet état, non ? N'avons-nous pas tous un ennemi intérieur (ou plusieurs, parfois…) ? J'en compte bien une demi-douzaine, pour ma part. Une bonne moitié de bande de salopards. Mais l'un seul d'entre eux m'apparaît comme véritablement redoutable. Il est furtif, sournois, me connaît peut-être mieux que je ne me connais moi-même, et se montre d'une ténacité et d'une patience à toute épreuve. En cela, c'est bien lorsqu'il s'est fait oublier qu'il peut devenir le plus dangereux. Et je sais de quoi je parle : ses deux derniers assauts m'ont tellement pris par surprise que j'ai failli me faire avoir. Il s'en est fallu de très peu. Et à chaque fois, débusquer la brèche utilisée pour la colmater ensuite requiert une démarche qui ne cesse de se compliquer et de demander des efforts toujours plus importants.

Sa pénultième tentative remonte à presque deux ans. Il avait choisi un retour de congé breton pour frapper, l'enfoiré. Congé bienvenu à l'époque, tant je me sentais alors à bout et coincé dans l'impasse d'un choix de vie malheureux, idiot et lâche. Ces quelques jours, passés loin de toute la poix qui tapissait alors mon quotidien et auprès de mes quelques amis chers, m'avaient permis de m'éclaircir un peu les idées et de trouver l'énergie suffisante pour recommencer à me projeter dans l'élaboration d'un autre avenir possible. De retour, il me semblait que la piste était dégagée pour un nouveau départ. Qu'il ne suffisait alors plus que je me décide et m'efforce de m'organiser pour mettre tout cela en branle. C'est dans cet esprit que j'entamais le trajet du retour. C'est toujours dans cet esprit que je reprenais le travail, le jour suivant. Mais tout s'est délité en quelques heures. Avec la surprise d'une soirée familiale qui tournait en eau de boudin pour cause de vieilles rancœurs et mesquineries qui n'avaient plus fait surface depuis de trop longs mois et qui ne réclamaient depuis plus qu'une étincelle pour exploser. Au milieu de ce champ de bataille qui ne me concernait pas directement, l'autre m'a rejoint. Le temps d'une cigarette, sur le balcon haut perché d'un douzième étage.

Tu sais que ça ne te demanderait rien, n'est-ce pas ?
Juste enjamber cette barrière et prendre une petite impulsion…
Quelle affaire !

La promesse d'un panard gigantesque.
Court mais intense, pour ce dernier moment.
Et quelle sortie spectaculaire, mon grand !

Allez !
Qu'attends-tu, mou du gland ?

Ce soir-là, pour la première fois depuis presque une éternité, c'était à deux doigts. Je crois bien que c'est l'allusion au spectacle qui a été ce frein dont j'avais besoin et que j'ai trouvé et tiré in extremis. Cramponné à cette barrière, une envie de hurler qui me carbonisait les entrailles, les dents serrées à se briser, je parvenais à ignorer cette enflure qui me poussait gentiment au grand saut. Suffisamment pour qu'il comprenne qu'il venait bel et bien de manquer son coup. Je prenais alors conscience que, contrairement à ce dont je m’étais convaincu, il avait toujours été là. Pendant tout ce temps. À rôder, à guetter la faille et l’occasion de s’y engouffrer pour enfin m'abattre. Je comprenais que des mesures d'urgence s'imposaient. Cet épisode allait me servir de coup de pied au cul pour que j'envisage de m'offrir une suite, pour quelques années encore. Je ne voyais pas l’intérêt de faire face à cet autre, à ce moment-là. Lui faire face aurait été lui donner une épaisseur, une existence bien trop consciente. Tout cela aurait joué en ma défaveur, je le savais. À mon tour, je me devais de le surprendre. De lui jouer un coup tordu. Puisqu’il ne me laisserait jamais le choix des armes et de l’instant, je m’accorderais celui du lieu. Je l’attirerais sur un territoire où il n’aurait pas autant de marques, de vieilles habitudes, où je pourrais panser mes vieilles plaies, apaiser les multiples cicatrices d’une première partie de vie et tâcher de poser de nouvelles fortifications.

J’avais toujours ce projet en tête. Celui de retourner dans cette cuvette des Alpes, de m’enfuir à nouveau de ce trou qui m’avait vu naître et qui ne cessait de me broyer depuis. Un temps résigné à l’abandonner, je l’avais ressorti de l’un de ces vieux cartons poussiéreux de ma mémoire, tiré de la lourde et vertigineuse pile estampillée « À oublier ». Depuis un an déjà. Comme une éventualité. Comme un pressentiment que cela pourrait devenir nécessaire. Dans la foulée, j’avais aussi fait le choix de négocier une part de télétravail, au lieu d’une augmentation de salaire plus conséquente, auprès de mon employeur. Je savais que je n’aurais pas pu obtenir les deux en même temps. Et cet instinct de survie, que j’étais pourtant si apte à nier, s’était alors manifesté de la sorte, brassant les cartes du jeu des priorités. Mais il s’agissait bien du seul acte notable d’un semblant de tentative de concrétisation. Une performance accidentelle qu’on se met à croire commune et qui permet de se raconter des histoires, de se fabriquer de magnifiques bobards en toc pour finalement s’en contenter. Je le savais bien. Tout comme je savais que je n’aurais pas le courage de faire autrement si cela ne tenait qu’à moi. J’avais donc glissé des allusions, à droite, à gauche. Juste pour que d’autres me posent des questions, de temps en temps, comme autant de piqûres de rappel désagréables. Mais ça n’avait pas suffi. Le besoin de partir était devenu envahissant. Le courage de le faire, lui, pointait toujours aux abonnés absents. Jusqu’à ce soir de mai 2017, où, s’il avait pu se matérialiser, cet autre m’aurait attrapé par la ceinture pour me faire basculer dans le vide d’une nuit banale.

En écrivant cela, aujourd’hui, je ne peux m’empêcher de me sentir un peu mal à l’aise. Sans doute parce qu’ayant choisi de le faire au clavier, je me contrains quasiment à mettre ce texte en ligne. C’est presque devenu un réflexe. Ce n’est pas tant dévoiler de façon si explicite cet aspect de ma personnalité qui me pose un souci, mais plutôt risquer de mal l’exprimer. J’y parle de fuite et y associe du courage, alors que les membres de ce duo sont souvent antagonistes. Et pourtant… Ne faut-il pas un peu de courage pour reconnaître ses faiblesses et ses failles ? Pour se faire face sans complaisance et accepter de devoir lacérer certaines parties de ce portrait idéalisé et socialement acceptable auquel on se rattache désespérément, faute d’avoir consenti à découvrir qui l’on est véritablement ? Chacun en jugera selon ses propres orientations. Chacun devrait être libre de le faire, en tout cas. Personnellement, il m’aura fallu du courage pour admettre que je peux être lâche, égoïste et démissionnaire. Il m’en faut toujours pour accepter que, parfois, je me dois d’être ainsi, simple question de survie. Et dans cette merveilleuse civilisation de la représentation, de la parade, des apparences, des paillettes bon marché et des faux-semblants, essayer d’être honnête, même seulement envers soi-même, demande désormais un peu de courage également. Combattre son orgueil demande du courage. Et si je parle tant de courage, ne vous y trompez pas, c’est bien parce que je ne suis qu’un lâche. Suffisamment pour être frappé par ces quelques sursauts qui sortent alors tant de mon lot quotidien de compromissions.

Quoi que puissent laisser penser ce texte ou d’autres, je ne suis pas suicidaire, ni même dépressif. Mais je ne dispose que d’un lien flottant à la vie, qui n’est pour moi qu’un processus biologique, qu’un vague segment tiré entre la naissance et la mort. Je n’ai pas choisi ma naissance et j’en enrage souvent encore. En contrepartie, je souhaite donc être libre d’évoquer et de décider de ma mort. J’ai conscience de ne pas avoir toutes les cartes en main. L’une d’entre elles est assez mauvaise, me semble-t-il, mais je dois faire avec. Le jour de ma naissance, des fées qui se sont penchées sur mon berceau, je soupçonne Mélancolie d’avoir été trop généreuse. J’ai passé de nombreuses années à la maudire pour cela, à me plaindre de ce qu’elle m’avait laissé, à me sentir condamné de ne pouvoir m’en débarrasser. J’ai admis depuis peu que cette pièce-là, elle aussi, a bien deux faces. Et celle que j’avais occultée aussi longtemps est la plus magique. Elle me permet de percevoir plus facilement les jolies choses cachées sous le vernis anodin du quotidien. Depuis que je m’en suis aperçu, je dois apprendre à m’ouvrir pour les saisir. J’ai compris que c’était la méthode la plus efficace pour cueillir ces fleurs-là, afin d’en transformer une simple vie en existence. Oui, je veux être libre de choisir ma mort, si possible, n’en déplaise à certains. Voire la planifier, si je le souhaite. Mais en aucun cas partir sur un coup de tête, ou de blues.

J’ai entamé les premières lignes de cet écrit il y a plus d’une dizaine de jours maintenant. Parce que je m’étais à nouveau fait surprendre par l’autre salopard mal intentionné. Les circonstances étaient toutefois très différentes et, cerise sur le gâteau, identifiables, explicables et analysables. Du pain béni, presque. Le contexte est maintenant très différent. Mes nouvelles fortifications, bien qu’inachevées, semblent prometteuses. J’ai enfin la confirmation que j’attendais, à savoir que l’autre serait moins dangereux sur mon terrain. Mais également que cela ne suffira jamais à le faire disparaître. Bien sûr que je devrai me méfier de lui jusqu’à mon dernier souffle, c’est tellement évident ! Cependant, le moment est venu pour moi de lui faire face, enfin. De l’affronter, en le regardant droit dans les yeux. Qu’est-ce que je risque, au fond ? Il n’est qu’une part de moi. Et loin d’être la meilleure. Le plus drôle, dans tout ça, c’est que je ressens maintenant sa peur. Tout comme j’ai conscience de sa présence, il a conscience de ne rien être sans moi. À chacun son fardeau, coco. Et pendant que tu prends la mesure de la taille et du poids de ta croix personnelle, je suis tranquillement en train de charger ma cloueuse pneumatique. Le pire qu’il pourrait m’arriver serait donc d’oublier que tu existes et que tu as pris un contrat sur ma pomme.

Il y a cette amie, pêcheuse de rêves en eaux profondes, qui m’a invité à un exercice intéressant. Celui de prendre le temps de revoir les moments clés d’une année passée, d’en extraire l’essence si besoin, d’en constater les résultats si possible, de s’octroyer un face-à-face de bilan avec soi-même, avant de se lancer dans la suivante. Et pour cela, recourir à toutes les traces que j’ai bien pu laisser et qui me sembleraient pertinentes. Ce blog est donc un candidat naturel - et primordial - à la constitution de la glaise documentaire nécessaire. Et maintenant que je me souviens de ce point, avoir écrit ce morceau ici trouve tout son sens. Aussi, pour qu’il fasse au mieux son office, je vais finir cet article en y collant un post-it.

Note To Self :

Jeudi 13/12/2018,

L’assassin est là !
Il ne t’a pas retrouvé : il ne t’a jamais quitté.
Et tu ne pourras jamais t’en défaire…

Mais tu peux le désarmer.

Il te suffit de te souvenir, rêver, rire, pleurer, oser, risquer, ressentir, aimer, souffrir même.
Apprends à avoir confiance.
Ne sois pas buté et constamment sur la défensive.
Ouvre-toi, mon ami.

De la sorte, cet autre ne peut plus t’atteindre.