Aujourd’hui, j’ai décidé de ressortir la plume en priorité. Et de noircir les lignes de ce carnet noir, bien noir, à l’extérieur, par l’encre des pages et par ce que j’y ancre également. L’avoir laissé un temps de côté, j’ai eu l’occasion de me ménager un sain recul, involontaire mais bienvenu. Au milieu de tout ce noir, j’ai décelé de nombreux éclats, des points lumineux, comme autant de feux de camp qui réchauffent le soir. Ceux qui tiennent les choses dangereuses à distance, qui rapprochent les bonnes, concentrent autour d’eux la chaleur. Qu’ils émettent mais reçoivent également de la part de ceux qui s’y retrouvent, s’y regroupent et les encerclent.

Aujourd’hui, je ne vois que ces multiples mains tendues pour se réchauffer à la proximité du crépitement des flammes. Je ne vois que ces plats et bols qu’on fait circuler de mains chaudes en mains à réchauffer. Qui se vident, se remplissent, se transmettent, se partagent. Je ne vois que les regards pensifs des uns et des autres, profitant de cet instant pour d’abord se retrouver eux-mêmes avant de se retrouver entre eux. Ces regards qui deviennent alors chaleureux et vibrants à leur tour. Allumant autant d’autres foyers dans la noirceur de la nuit de nos vies. Le lien primaire.

J’ai peur du feu. De mourir par le feu. Tout comme je souhaite que ce soit par le feu qu’on se débarrasse de mon corps vide lorsque le moment se présentera. Je suis attiré par le feu malgré tout, malgré moi et cette crainte. Une fascination ? Un attachement instinctif à ce lien primaire ? Quelque chose d’encoder dans mes gènes ? Qui serait parvenu de génération en génération, d’évolution en évolution, de mutation en mutation, par s’inscrire quelque part dans mon inconscient profond et imprimer mon système comportemental. Sans aucun doute. Je veux dire… C’est comme cela que je veux le concevoir. Je crains que derrière ma misanthropie si souvent affichée ne se cache un attachement à l’espèce bien plus grand que je ne suis encore apte à l’admettre. Simplement parce que je ne suis toujours pas en mesure de le comprendre.

Fort logiquement, je me pose alors la question de savoir pourquoi j’ai tant délaissé ce support de papier relié. Il y a évidemment une fuite face à l’effort que me demande l’écriture manuscrite. C’est un exercice que nous pratiquons si peu, désormais. Qui paraît si désuet, obsolète, à quiconque en est témoin. Désuet ou snob, peut-être. Allez savoir. Là aussi, je soupçonne de plus en plus une réminiscence d’un lien primaire. Ces mots, ces phrases, ces pensées que l’on trace de la sorte, cette forme d’extériorisation, de transmission. Ce ne sont rien de plus que mes propres tentatives de peintures rupestres. Je comprends peu à peu qu’il ne s’agit pas d’attirer l’attention, de chercher la notoriété, ni d’aspirer à passer à la postérité. C’est un simple « je laisse ça, là ». Une trace de mon passage, soit. Mais à ne considérer que comme la simple trace d’un passage d’un quidam. De l’herbe un peu plus aplatie qui laisse supposer que cela puisse être un chemin.

Et c’est un chemin. C’est celui que j’ai suivi, adopté. Que j’adapte, crée, confronte et détourne, à ma guise, en fonction de mes expériences concluantes ou non. Avec un peu d’attention, on doit pouvoir y déterminer la quête de raccourcis ou de voies plus rapides, d’autres moins risquées, les changements de rythmes et d’efforts, les pauses et les chutes. Les risques d’impasses, les bifurcations et les demi-tours. Le point de départ, certaines directions, existaient déjà. J’en ai hérité. Par les histoires. Par la transmission. Par les mots et images peintes d’une longue lignée de prédécesseurs, de contemporains aussi. Qu’on retrouve ou non dans les livres d’histoire, dans les étagères d’une bibliothèque ou non. Il y a tant d’inconnus qui ont participé, participent et participeront, à l’élaboration de ce chemin qu’il m’est intrinsèquement impossible de les citer. Qu’ils sachent par ces quelques lignes, que je souhaite leur témoigner gratitude pour leurs dons par mes mots maladroits, qu’inconnus ils n’en sont pas pour autant passés inaperçus.

Si j’embrasse tout cela, et je me sens étrangement prêt à le faire, cela ne fait qu’encourager à pousser mes interrogations. Pas dans l’espoir insensé d’être celui qui en trouvera les réponses. Juste dans l’intention de piétiner à mon tour les herbes hautes. De tailler dans les ronces et raccourcir certaines branches. Ménager des foyers où il sera plus aisé d’allumer un feu si nécessaire. Laisser, de-ci, de-là, les traces de possibilités d’abris pour les nuits trop oppressantes et froides, les jours de mauvais temps ou de petites échappatoires en cas de situations d’urgence. J’ai saisi le plat que l’on m’a passé d’une main réchauffée et chaleureuse. J’y ai puisé ce qui m’était vital, m’en suis sustenté pour, à mon tour, le compléter de ce que je pouvais y déposer. Laissant ce que je n’avais pas retenu en estimant que d’autres pourraient y trouver plaisir et réconfort. Mes mains, mon cœur, désormais plus chaud, je me dois de passer ce plat. Je ne suis qu’un parmi tous les autres. Je peux être un parce que tous les autres. C’est ce que je ressens peu à peu. Je ne peux être moi qu’en reconnaissant l’autre. En acceptant sa présence et sa différence, en remarquant son absence et sa ressemblance.

En atteignant, là, la dernière page de l’actuel carnet papier. Je comprends pourquoi je n’y écrivais que plus guère : je me sentais parvenir à son terme et je souhaitais en repousser l’échéance. De peur d’égarer ensuite cette trace, cette mémoire extériorisée et manuscrite. Ma transcription de mon bout de vie, de mon bout d’être, tout insignifiants qu’ils soient. Ainsi est-ce au clavier que je finis ce billet improvisé. Que je m’apprête à exposer en ligne de simples notes que je pensais destinées à moi seul. Dès que j’aurai corrigé les fautes d’orthographe les plus flagrantes de ce texte, que j’aurai appuyé sur le bouton « Publier », je m’occuperai de préparer le successeur de mon carnet noir. J’y transférerai ou y dupliquerai ces échantillons que j’ai collectés jusque-là et qui m’importent. Je sais très bien que, pendant un temps encore, je transporterai également le carnet rempli avec son petit frère. Le temps pour moi de changer de fétiche. Et de laisser l’ancien en guise de petit caillou.