Onze jours maintenant.

Que j’ai ce brouillon qui m’obsède et qui me donne du fil à retordre. Les premiers paragraphes avaient coulé de source. Le sujet me tient à cœur. Mais ça fait des lustres que je tente d’écrire là-dessus, en vain, alors que j’en ressens le besoin. Je devrais d’ailleurs compter les tentatives avortées qui traînent, éparpillées depuis des mois, dans ce dossier pour bien me remémorer à quel point la chose ne sera pas aisée. Certes, l’amorce s’est précisée, cette fois. Sans doute parce que j’ai enfin daigné aborder son écriture d’une manière plus personnelle, plus intime même, choisissant le souvenir, le ressenti, à l’état brut. Et assez peu flatteur. Presque toute l’installation se tient et se présente bien. Ce n’est qu’au moment le plus important, celui d’entrer dans le vif du sujet, de formaliser ma réflexion, qu’une fumée noire commence à s’échapper, laissant présager la casse. Qui ne tarde pas à se produire, d’ailleurs.

De ce petit quelque chose initialement conçu comme bienveillant et ouvert, un excès de misanthropie débarque et prend ses aises. L’impuissance face à la fâcheuse tournure qui s’annonce se transforme alors en colère. Puis la colère en rage. La rage en haine. Qu’on crève tous, bordel ! Et voilà. J’ai perdu les pédales. Ça part dans tous les sens, sauf le bon. Ça devient ronflant. Inutilement provocateur. Faussement grandiloquent. Tout cela pour camoufler les inepties que je me suis surpris en train d’écrire. J’ai mis la roue dans une ornière dont je ne peux sortir qu’en me cassant la gueule. Et moi, comme un abruti, je fonce. Je rajoute des effets de manchettes. J’interpelle. Au final, je n’écris plus pour moi. Je n’écris plus ma pensée. Je fais dans l’exhibition, dans l’exercice, la performance. Alors qu’il serait pourtant si simple, si sain d’arrêter. Seulement arrêter. De mettre ça de côté, quelques jours encore. De finir de lire ce qui doit encore l’être - et qui présente de fortes chances d’alimenter un peu plus ma pensée -. De relire ensuite ce maudit brouillon, à tête reposée, jusqu’à localiser parfaitement le point de bascule : cette petite phrase, cette bête succession de mots, qui fait tout basculer du côté obscur. Afin que je taille bien court à cet endroit-là. D’un coup sec.

Pour y parvenir, pour avoir une seule petite chance d’y parvenir, il faut d’abord que j’évacue toute cette frustration. Sinon, ça ne marchera pas. Perdu d’avance. Et comme ça me sort un peu par les doigts, ce soir encore, je fais le choix d’un nouveau feuillet. J’opte pour un billet flagellation. Ma façon un peu maladroite de chercher l’absolution en noircissant d’autres lignes. En noyant le poisson sous d’autres mots. En secouant la tête de ce qu’il me reste de déni. Non. Non. Pas moi. Plus maintenant, voyons. Comment ai-je pu me faire avoir à nouveau ? Mais, au fond, l’unique réponse à cette question, je la connais très bien. C’est ce truc qui prend le dessus dès que la situation devient trop délicate pour celui que je suis vraiment. Il m’est si difficile de reconnaître mes limites. Si douloureux d’admettre mes faiblesses. L’extrême recours dans ces moments ? Sulfater les alentours à grand renfort d’arrogance et d’ironie. De cynisme de bas étage. Qu’est-ce que je ne ferais pas, par mauvaise foi… Et toujours ce petit souci à distinguer entre entêtement et obstination.

Oui, je dégaine alors l’orgueil.
Et je me prends à mon propre piège.