Je ne saurais dire pourquoi mais, au tout début de l'été, j'ai commencé à être persuadé que l’absence d’aménagement de cet appartement était un signe. Le signe que je ne comptais peut-être pas y rester aussi longtemps que j’en avais l’idée. C’était bizarre. Depuis mon arrivée, pourtant, je m’y sens terriblement bien. Suffisamment spacieux, baigné d’une belle lumière, il est devenu ma principale source de recharge en énergie depuis que je m’y suis installé, il y a un an et demi déjà. Mon asile. Mon repaire. Mon bastion. Mon sanctuaire. Les risques que l’on vienne m’y déranger sont si minimes que je sursaute les rares fois où retentit la sonnerie métallique de l’interphone. Généralement une erreur ou un livreur.

J’ai cru un temps que ce refus à peine déguisé d’une pleine prise de possession était lié à la crainte de la perte qui pourrait en découler. Il y a eu de ça, je l’avoue. Parfois encore, j’ai ce petit quelque chose au fond de moi qui ne cesse de me rappeler que cela est trop beau pour durer. Que je n’ai pas encore fait tout le nécessaire pour me prémunir d’un sérieux revers. Que je me la coule trop douce face à ce qu’il me reste à régler et que, malgré ça, je me complais à croire que j’ai enfin décroché le pompon. Si bien qu’il m’aura fallu un an avant d’officialiser mon changement d’adresse, pour la fausse excuse que j’ai le cul entre deux chaises, que mes sacs et moi passons encore et toujours nos semaines entre deux lieux bien différents. Aussi pour bien ancrer que « résidence » et « domicile » étaient deux concepts assez distincts. Et éviter de me porter la poisse, un peu. C’est bête, je sais. Et puis, il y avait du symbolique dans cette officialisation. Mais pas que.

On peut devenir étranger à soi-même de compromis en compromis, de démission en démission tout en continuant à avancer sans essayer de changer son existence. Certains effectuent une rupture et partent vivre à la campagne, ou démissionnent de leur travail, se séparent de leur partenaire, abandonnent leur famille, essayant ainsi de renouer avec le sens de leur existence en recommençant ailleurs. Si certains se contentent de mettre une distance avec soi en restant sur place mais en aménageant un univers de retrait et de solitude, d’autres préfèrent s’éloigner dans l’espace pour rompre définitivement avec la personne qu’ils sont aux yeux des autres. Pour de multiples raisons, ils choisissent de disparaître radicalement sans laisser d’adresse ni la moindre trace, ils s’établissent ailleurs, occultent leur identité ou la redéfinissent, parfois ils se marient et ont des enfants. Le désir de disparaître correspond parfois à un désir de s’effacer d’un réseau de sociabilité pour recommencer son existence sous un nouveau jour. Se défaire des anciens engagements en devenant un autre personnage dans une autre région, un autre pays, un autre continent, en modifiant son état civil ou en le conservant si les chances d’être retrouvé sont rares. Échapper ainsi à la justice, à ses créanciers, au sentiment d’étouffement dans son couple, sa famille, son travail, ou obéir à des aspirations trop longtemps occultées, et entamer un cycle d’existence ne devant rien à l’ancien en vivant ainsi une mort et une renaissance symboliques.

David Le Breton - « Disparaître de soi »

Au fil de toutes ces semaines passées seul, dans mon territoire exclusif, j’ai fait pousser de nouvelles routines. J’ai déterré des habitudes que je ne soupçonnais pas. J’en ai fait prospérer d’autres, beaucoup d’autres. Et, plus que tout, j’ai revigoré un sentiment de liberté que je pensais moribond, perdu à jamais. Ce petit potager intérieur m’était nécessaire. Comment pouvais-je ne plus le savoir ? Comment avais-je pu l’oublier ? L’énergie que j’y ai puisée m’a apporté un sursis plus suave que je ne l’avais espéré. Ç’aurait pu en rester là. Ç’aurait dû en rester là. Ou presque. Peut-être. Ce remède est allé bien au-delà de mes attentes. Ce remède a viré à l’addiction. Une faim toujours plus grande. Obsédante et insatiable. Je crois que le goût de la liberté me rend sauvage et fou. J’en redemande. J’en veux plus. Beaucoup plus. De la liberté. Et du temps. Oui, du temps de vie. La mouche qui m'a piqué est une sacrée blagueuse.

Un récent week-end, je suis à nouveau revenu avec quelques cartons. Encore pas mal de choses, là-bas, à rapatrier. Ou à jeter, selon. Je suis également rentré avec une étagère à CD. Et mon masque de Guy Fawkes, aussi. L'étagère m'a donné l'occasion de vider deux précédents cartons, toujours en transit, toujours scotchés. De mettre un peu plus de « moi » dans le salon qui, par ce simple détail, m'est devenu tout d'un coup beaucoup plus personnel, qui plus est une fois le sourire narquois de Guy suspendu à ladite étagère. Oui. Je suis chez moi. Vraiment chez moi. Et il faut que je range et que je fasse le ménage. Il faut que je vide les cartons qui attendent toujours de l'être. Que je mette aux murs ces tableaux qui attendent toujours de l'être. Que je fasse d’autres tirages pour remplir d’autres cadres à suspendre. Que je ventile mes piles de bouquins, les lus, les relus, les pas tout à fait lus et les pas lus du tout dans une bibliothèque que je n'ai pas encore mais que j'envisage enfin d'acquérir, d'assembler et de remplir. Si cet espace n'est qu'une projection de ma vie, il est plus que temps que je me l'accapare, que je l'incarne.

L'homme se perçoit comme un être isolé, situé dans son environnement, cet Umwelt de von Uexküll, qu'il saisit instinctivement comme un système perspectif de propriétés réparties intuitivement en zones qui s'éloignent peu à peu de lui comme point de référence, et dont il vit une typologie : nous les appellerons les coquilles de l'homme.

Abraham A. Moles & Elisabeth Rohmer - « Psychologie de l'espace »

Depuis ce moment, mon intérieur a commencé à prendre existence dans un coin de mon esprit. Ce week-end de cartons, je disais encore que je n'étais qu'à moitié parti de là-bas et qu'à moitié installé ici. Que, sur ces presque dix-huit mois, le lieu qui m'était réellement le plus familier était désormais l'habitacle de ma voiture. Je crois que ma gorge s’est un peu nouée après avoir prononcé cette phrase. Comme un sanglot profond et muet. Comme une lame de tristesse qui se brisait violemment. Trop souvent, je me sentais comme un itinérant régulier, toujours ballotté entre les deux mêmes ports, toujours sans véritables attaches stables dans l'un ou l'autre. Mais j'ai senti fin octobre que tout ceci évoluait. Peut-être parce que j’avais enfin pu y passer plus de mon temps quotidien standard, dans ce lieu choisi. De pleines journées à alterner travail, tâches domestiques, train-train et loisirs. Sans avoir en point de mire l’échéance brutale d’un départ, là au milieu, qui viendrait briser, une fois de plus, un rythme qui crie maintenant son envie de s’établir.

Je me surprends donc, aujourd'hui, à avoir envie d’objets. Pas des choses utilitaires. Juste des bibelots personnels, des babioles. Bien qu’une forte tendance au minimalisme tapisse mon esprit, je ne tiens pas à en faire une démarche contrainte, un dogme. De toute manière, cela se traduit déjà par mon mobilier assez restreint, presque réduit à l’essentiel, avec quelques exceptions consenties à mon petit confort. Je cherche à ne pas penser à ce que devrait contenir cet appartement. Je veux maintenant être capable de le ressentir. Il ne s’agit pas d’une simple histoire de mots différents, mais bien d’un grand écart assez malaisé compte tenu de mon fonctionnement principal. Et cette acquisition est loin d’être une forme déguisée d’accumulation, de consommation ou de représentation au travers de ses possessions. Je le sais. J’en suis sûr. Cela tient plus à cette relation que l’enfant entretient avec ses premiers objets, à cette sécurité, ce réconfort, qu’il trouve à trimballer son objet fétiche. Riez tant que vous le souhaitez. Faites-vous plaisir et payez-vous ma tronche.

Mais je crois que j’ai besoin, à nouveau, de m’entourer de doudous.