J’oublie.

Ces temps, j’oublie beaucoup de choses. Des petites choses, des détails seulement. Des mots dans mes phrases, des lettres dans mes mots. Le signal de la faim et donc, parfois, de manger. Que les journées ne font que 24 heures et quel jour nous sommes. J’oublie, donc. Ou je crois que j’oublie. Peut-être suis-je juste un peu plus attentif qu’à l’accoutumée, au contraire. Et que je remarque les petits oublis de la vie de tous les jours. Je me surprends à paniquer à l’oubli d’un prénom d’une personne que j’appréciais pourtant énormément en ce temps pas si lointain. Puis ce prénom me revient, tout comme le souvenir que je suis enclin à oublier les noms, les prénoms depuis très longtemps déjà. Je me détends alors et souris de remarquer que j’en oublie même que j’ai coutume d’oublier. J’oublie que j’ai une bonne mémoire, quoique très sélective. Mais elle n’élude pas lors de sa sélection. Elle aiguille seulement vers différentes strates qui me seront ensuite plus ou moins aisément accessibles. Mais je crois bien que jamais elle n’écarte. Elle me cache sans doute quelques souvenirs, pour mon bien. Peut-être se rappelle-t-elle à ma place que j’oublie parfois de prendre soi de moi-même. À trop vouloir me confronter à tout, à rien. À trop vouloir comprendre même ce qui m’échappera à jamais. L’absurde. La vacuité. L’irrationnel. Les autres, qu’ils me soient étrangers ou mes multiples reflets.

Je me souviens.

En ce moment, je me souviens de beaucoup de choses. De belles choses, des moments précieux. Des livres qu’on m’a fait découvrir, des pensées dans ces mots. L’appel de la vie qui retentit toujours bien malgré moi. Que j’aime perdre mon regard dans le lointain, me faire décoller un bout de rétine par les rayons du soleil et rester le visage frappé par le vent. Je me souviens de ces êtres qui m’ont accompagné, empli et accompli. Je me souviens ne les avoir toujours pas remerciés. Pour ceux qui sont encore ici. Pour les autres, je me souviens du goût doux-amer de la tristesse et de l’importance du deuil. Je m’énerve parfois en remarquant combien je peux rendre coupable mes oublis des mensonges que je me raconte encore. Par omission, de plus en plus souvent. L’ironie qui veut que je me souvienne parfaitement de ce que je dois oublier si je veux parvenir à me leurrer. Je me souviens que je ne me suis pas construit tout seul. Peut-être bien seul à la manœuvre, seule main-d’œuvre. Mais je n’ai pas oublié les architectes et les artisans. Les fournisseurs des matériaux bruts et nobles. Ni leurs conseils ni leurs enseignements du geste et de l’écoute. Ma mémoire est taquine et me joue des tours. Des grandes parties de cache-cache, du chat et de la souris, de tu me vois tu ne me vois plus. J’ai souvent pensé que raison je perdais alors que ce n’était que mon attention qu’ainsi nos jeux aiguisaient.

Je suis plus attentif. Aujourd’hui, je suis plus attentif à la vie et aux personnes qui la font battre. Je ne suis pas une sentinelle qui scrute les dangers. Je ne veux plus le devenir. J’aspire à des choses plus simples, j’admets vouloir fuir nombre de responsabilités futiles pour me concentrer sur les seules qui m’apparaissent essentielles. Au milieu de cette clairière, les miens à proximité, je veux me dresser tête levée, les yeux dans le ciel, les pieds bien ancrés au sol et les bras légèrement écartés. J’ouvrirai alors mes mains, paumes en avant et, dans un dernier souffle, je m’accorderai aux vibrations, me synchroniserai enfin.