Mais où sont donc passés les shorts et les débardeurs ? Les bermudas et les t-shirts ? Les jupes courtes et les robes légères ? Tout cela était pourtant encore là il y a peu, non ? Aujourd’hui, je ne vois plus que capuches, doudounes et cols fourrés. Plus que des masses engoncées et pesantes. Adieu les sveltes et les fluides, les aériennes, les pleins de vie, les lions et les gazelles. Le changement d’heure aurait-il à ce point entraîné celui des saisons et perverti les espaces ? Et moi, je suis là, comme un con, à me poser ces questions.

Un bout de ciel bleu pâle. Un voile de grisaille. De l’azur radieux, fugace. Du gris noir profond, l’instant d’après, avec ses menaces. Malgré tout ce bric-à-brac, mon humeur est globalement neutre. Ma sinusoïdale frénétique s’aplatit. Des hauts moins hauts, des bas moins bas. La vitesse, elle, me semble constante. Est-ce que je vis aussi vite mais moins fort ? Simple torpeur hivernale qui s’installe ou une léthargie, un surplus d’apathie qui m’envahit ? Est-ce que je manque de lumière pour fixer les vitamines que j’ingurgite ? N’est-ce pas tout simplement cette nuit qui arrive si tôt qui me chope au garrot ?

Parlons-en, de cette nuit ! Cette vacharde qui déboule comme cet autre train caché par celui de l’ambiance automnale. Il est pas faux, ce panneau, au final. N’empêche, jour après jour, je n’en fais aucun cas et me prends cette lourde loco de plein fouet. TCHÂK ! Je me retrouve à devoir courir, cul-de-jatte, après mes propres morceaux, éparpillés à tous les vents, bien écrabouillés sur le devant. Un comble ! Je le sais pourtant, mais rien n’y fait. Je ne suis qu’une version au rabais d’un Bill Murray prisonnier dans une froide journée de la marmotte. « Debout les campeurs ! Et hauts les cœurs ! » Et pas même une Andie à me mettre sous la main. Bordel… Achevez-moi… Pour changer, que quelqu’un vienne me pousser pendant que je rumine, clope au bec, sur mon balcon !

On n’a jamais traité le suicide que comme d’un phénomène social. Au contraire, il est question ici, pour commencer, du rapport entre la pensée individuelle et le suicide. Un geste comme celui-ci se prépare dans le silence du cœur au même titre qu’une grande œuvre. L’homme lui-même l’ignore. Un soir, il tire ou il plonge. D’un gérant d’immeubles qui s’était tué, on me disait un jour qu’il avait perdu sa fille depuis cinq ans, qu’il avait beaucoup changé depuis et que cette histoire « l’avait miné ». On ne peut souhaiter de mot plus exact. Commencer à penser, c’est commencer d’être miné. La société n’a pas grand-chose à voir avec ces débuts. Le ver se trouve au cœur de l’homme. C’est là qu’il faut le chercher. Ce jeu mortel qui mène à la lucidité en face de l’existence à l’évasion hors de la lumière, il faut le suivre et le comprendre.

Albert Camus - « Le mythe de Sisyphe »

Et puis, aujourd’hui, c’est le comble : toutes les batteries sont à plat. Celles de l’appareil photo, d’abord, que j’ai eu la bonne idée de vérifier avant de coller mon sac dans le dos pour m’envoler faire le plein de café et reconnaître rapidement les lieux pour une expo. Décalage du programme, dans l’espoir fou de grappiller un peu de charge, je commence par me laisser happer par Camus. Non, non, non. Ce n’est pas le moment, Albert. N’insiste pas. Je veux mettre le nez dehors et la lumière du jour décroît déjà. Retour sur le perchoir. Des capuches, des doudounes, des cols fourrés. Rhaaa ! Il faut que j’écrive à ce sujet.

Et me voilà en train de balancer des mots, de tricoter des phrases sans queue ni tête mais que j’espère assez chaudes pour ma soirée. Les voyants du chargeur encore au rouge, je décrète la mort de mes velléités photographiques du jour. Décide de danser sur leur tombe avec celles de l’écriture. Billet alambiqué et halluciné que je vais finir à la terrasse d’un bar, ou à l’intérieur plutôt, peut-être. Même réflexe avec la tablette qu’avec l’appareil photo. Même constat. Merde. Pourquoi faut-il que tout soit déchargé quand j’ai l’impression d’être à bloc ? Pour une fois que ce n’était pas le contraire, je dois être maudit.

J'adore la façon dont les philosophes démontent les concepts, voire les théories, de leurs prédécesseurs. Et c’est comme ça depuis la nuit des temps. Mais, oui, je vous assure que nos aînés ont fait fausse route. Et ça débat, discutaille, on affine le programme, et on crie au progrès. Dommage que les philosophes ne parviennent pas à énoncer avec des mots de tous les jours ce qu'ils cherchent à nous communiquer, ils devraient pourtant mettre plus de chair dans leurs pensées, elles s'en trouveraient améliorées et, de la sorte, nous passionneraient davantage. Je me permets de penser qu'ils feraient bien de s'y mettre. La simplicité est la clé.

Charles Bukowski - « Le capitaine est parti déjeuner et les marins se sont emparés du bateau »

À quoi sert-elle toute cette technologie, si ce n’est à consommer les énergies ? À nous frustrer ? Déjà pas à me signaler que je viens de m’enfiler dans le tram en ayant oublié mes écouteurs et mes cigarettes, ni que je n’ai plus d’espèces dans mon portefeuille ! OK. Elle sert également à nous déresponsabiliser alors. Bonne chose, dis donc ! Au-delà du grand bluff technologique, voilà que nous aurions peut-être bien débusqué le bouc émissaire qui manquait à notre époque. Cette bestiole que nous nourririons de nos craintes autant que de nos espoirs. Qui nous permettrait d’hypothéquer notre présent sur l’autel de la maximisation du profit de notre avenir. Toujours à court terme, bien sûr. Demain plus qu’aujourd’hui. Demain peut-être.

Que ferons-nous lorsque nous comprendrons que notre futur ne pourra ainsi n’être que pathétique ? Adieu la grandeur d’une belle apocalypse. Les cavaliers sont à pince. Le bon peuple de la consommation a fait des steaks de leurs chevaux et les poneys sont réservés aux parcs d’attractions. Bof. M’en fous. Je serai déjà crevé. Un cancer, peut-être. Ou une grippe porcine. Une contamination radioactive ou un empoisonnement Monsanto. Un suicide ? L’idée est philosophiquement tentante, je l’admets. Mais à quoi bon faire un doigt à la société alors qu’elle ne le verra même pas et s’en battra royalement les parties - dont elle est démunie depuis longtemps, d’ailleurs - dans le cas contraire. Juste pour être en accord avec moi-même ? La bonne blague !

Il n'y a rien, sinon lui-même, qui puisse empêcher un être vivant de noircir du papier. Si vous en avez réellement le désir, vous irez jusqu'au bout. Refus et sarcasmes vous fortifieront. Plus on vous mettra de bâtons dans les roues, plus votre volonté s'endurcira, à l'image de l'eau bouillonnante qui emporte les digues. Quant aux échecs, ne vous en souciez pas ; ils égayeront vos doigts de pieds pendant que vous dormirez ; ils injecteront du sang de tigre à votre style ; ils illumineront votre regard et vous permettront de tutoyer la Mort. Vous mourrez en hérétique, et l'on célébrera votre gloire en enfer. Les mots portent chance. Fréquentez-les, crachez-les. Soyez le bouffon du royaume des Ténèbres. C'est crevant. Vraiment crevant. Et, hop, on attaque un autre paragraphe…

Charles Bukowski - « Le capitaine est parti déjeuner et les marins se sont emparés du bateau »

Relisez donc ces lignes que je viens de laisser. Admettez que j’ai abandonné toute volonté de cohérence. À chercher à faire le tri entre convictions, conditionnements, illusions et autopersuasion, on ne finit qu’à brasser de la merde. Pas n’importe laquelle, cependant. Mais bien du premier choix : soi-même. Réaliser que je ne suis qu’un étron ballotté dans le peu d’eau du fond d’une cuvette m’est assez réconfortant, figurez-vous. Je me dis que tôt ou tard, tout ça sera fini.

Quelqu’un se décidera bien à tirer la chasse, non ?