Ce n’est qu’en fin d’après-midi, hier, que j’ai enfin retrouvé les hurlements des sirènes, les conversations sans queue ni tête vociférées par les pochetrons du coin, les combats de klaxons des petites frappes à moteur en mal de domination et les tintements des cloches des tramways. Cette semaine m’aura paru si longue, passée dans cet ailleurs où mes dernières attaches se font plus lâches à chacun de mes passages. Au fil des mois, les sensations restent les mêmes lorsque je mets le contact pour le retour, que les kilomètres défilent et que je me rapproche de cette cuvette d’adoption. L’impression d’un poids qui s’allège, d’un nœud intérieur qui se desserre. Celle de me redresser et de respirer plus librement, sans entrave. Cette douceur à l’âme inexplicable de ne retrouver personne, des pièces vides, une approximation d’un grand rien.

Sans doute parce que c’est le meilleur reflet de qui je suis, de ce qui me compose. Le reflet le plus juste, tout du moins. J’aime cette liberté de ne pas avoir à paraître. Je me réjouis de pouvoir m’effacer un peu plus à chaque instant. Le sentiment réconfortant que je disparaîtrai bientôt. Il m’est assez aisé d’écrire à ce sujet, dans mon coin. Tellement plus que d’aborder un début de conversation avec mes proches. Sans doute parce que je ne trouve pas les bons mots, les bonnes métaphores pour expliquer ce que je ressens sans qu’on n’y associe une envie prononcée d’en finir, pourtant si éloignée de mes pensées. En venant m’installer ici, je me suis convaincu de laisser faire le temps, la nature et le destin. De m’accorder l’opportunité de faire ce que bon me semblera du reste de ma vie. D’admettre que cela me demandera des efforts que je suis maintenant prêt à consentir.

Même en écarquillant les yeux, l’Homme ne voit rien. Il tâtonne en trébuchant sur la route obscure de la vie, dont il ne sait ni d'où elle vient, ni où elle va. Il est aussi angoissé qu'un enfant enfermé dans le noir. C'est la raison du succès à travers les âges des religions, des mythes, des horoscopes, des rebouteux, des prophètes, des voyants extralucides, de la magie et de la science aujourd'hui. Grâce à ce bric-à-brac ésotérique, l'Homme peut agir. Du moins il ne demande qu'à le croire pour soulager son angoisse. Mais, dès sa naissance, la mort lui passe les menottes aux poignets. C'est parce qu'il le sait, tout en faisant l'impossible pour ne pas y penser, qu'il est habituel de considérer que lorsque des primates ont enterré leurs morts en mettant autour d'eux leurs objets familiers pour calmer leur angoisse, dès ce moment, ces primates méritent d'être appelés des Hommes.

Henri Laborit - « Éloge de la fuite »