Bizarre comme est construit l’esprit humain. Par exemple, je suis pétri d’habitudes que je considère normales mais, souvent, je me montre moqueur lorsqu’il s’agit de celles d’autrui. Je suis rétif à tout changement qui peut m’être imposé, tout autant que je peux soudain chambouler des pans de ma vie sans prendre le temps d’en mesurer les impacts sur mon entourage le plus proche. Dans la même lignée, je mets à contribution mes quelques compétences au sein d’un secteur d’activité que j’ai fondamentalement en horreur et vitupère régulièrement. Je deviens de plus en plus critique et sceptique vis-à-vis de tout ce qui porte une étiquette « technologie », bien qu’étant encore entouré de quelques gadgets, et j’ai passé les 3/4 de ma vie à me passionner pour l’informatique. Je dis souvent que nous sommes tous faits de contradictions. Il me semble que je ne suis pas près de changer de disque. Ni de mode de fonctionnement, cela me paraît évident. D’ailleurs, dans ce registre, mes lectures, lorsqu’il s’agit d’essais, ne font pas exception. Si je suis d’un naturel qui déteste être bousculé, je tends parfois à m’intéresser à des ouvrages qui risquent fort de me déranger, soit parce que je me sais d’avance en désaccord avec les idées ou les démonstrations de son auteur, soit parce que cela gratte un peu trop là où mon comportement préfère l’évitement.

26. La sursocialisation peut conduire à l'autodépréciation, à un sentiment d'impuissance, au défaitisme, à la culpabilité, etc. Un des moyens les plus efficaces pour socialiser un enfant est de l'amener à avoir honte d'actions ou de paroles allant contre les attentes de la société. Si cela est poussé trop loin, ou si un enfant est particulièrement impressionnable, il finira par avoir honte de lui-même. En outre, la pensée et le comportement d'une personne sursocialisée sont plus inhibés par les contraintes sociales que ceux d'un individu moins conditionné. La plupart des gens ont fréquemment des comportements répréhensibles : ils mentent, commettent de petits larcins, enfreignent le code de la route, tirent au flanc au travail, détestent un voisin, déblatèrent sur les autres ou manœuvrent pour supplanter un collègue. Un individu sursocialisé ne peut pas se le permettre, ou alors cela provoque chez lui un sentiment de honte et de haine de lui-même. Il ne peut même pas avoir, sans culpabilité, d'idées ou de sentiments contraires à la morale dominante ; il ne peut pas se laisser aller à des pensées « malpropres ». Et la socialisation n'est pas seulement affaire de morale ; nous sommes socialisés pour nous conformer à de nombreuses normes de conduite ne relevant pas de la morale. La personne sursocialisée est ainsi tenue psychologiquement en laisse et passe toute sa vie à suivre le chemin tracé par la société ; il en résulte une sensation de contrainte et d'impuissance qui pèse sur elle comme un fardeau. Nous affirmons que la sursocialisation est l'une des plus cruelles tortures que les hommes s'infligent mutuellement.

Theodore Kaczynski - « La société industrielle et son avenir »

Cela fait maintenant des mois que je me demande si oui ou non je finirai par lire « La société industrielle et son avenir » de Theodore Kaczynski, texte plus connu sous le nom de « Manifeste d’Unabomber ». Succession de valses hésitations. Tentative d’évitement en lui préférant quelque chose de plus « convenable », « acceptable », et certainement plus édulcoré, tel qu’un ouvrage de Jacques Ellul. Finalement, ma curiosité aura pris le dessus : hier après-midi, j’ai finalement mis la main sur une version PDF du texte en question et je le parcours par petites doses depuis. Comme je le pressentais, je trouve ce texte aussi intéressant que dérangeant. Il est une forme de matière brute et radicale. Kaczynski écrit sans filtre, dans une forme presque naïve (qui me paraît sciemment voulue) et proclame ses vérités, sa vision du monde moderne occidental, sans se soucier de l’accueil qui sera fait à ses écrits si ce n’est qu’il doit marquer les esprits. En ce sens, le terme de manifeste est parfaitement approprié, à mes yeux.

94. Par «liberté» nous entendons la possibilité de mener à bien le processus d'auto-accomplissement, avec des buts réels et non pas artificiels comme ceux des activités de substitution, et sans intrusion, manipulation ou contrôle de quiconque, en particulier d'aucune grande organisation. La liberté signifie la maîtrise — en tant qu'individu isolé ou membre d'un groupe restreint — des questions vitales de sa propre existence : la nourriture, l'habillement, l'habitat et la défense contre toute menace éventuelle. Être libre signifie avoir du pouvoir ; non pas celui de dominer les autres, mais celui de dominer ses conditions de vie. Nous ne pouvons être libres si qui que ce soit, en particulier une grande organisation — nous dirige, quelle que soit la manière dont ce pouvoir s'exerce, avec bienveillance, indulgence ou permissivité. Il est important de ne pas confondre liberté et permissivité (voir paragraphe 72).

Theodore Kaczynski - « La société industrielle et son avenir »

Ce soir, je navigue toujours au sein de ce texte en parfait inconfort. Plus parce que j’y retrouve beaucoup trop de mes constats ou de mes réflexions du moment que je ne suis heurté par les propos sans fard de Ted Kaczynski. Et c’est sans aucun doute bien là que repose mon plus gros malaise. Que mes quelques lecteurs se rassurent, toutefois : s’il m’est arrivé ces derniers temps de vilipender la bien-pensance qui se répand, au point de faire un peu dans la provocation gratuite, je n’imagine pas une seconde qu’envoyer des bombes artisanales par colis postaux puisse représenter le moindre début de solution. Vient tout de même le doute. Celui de me dire qu’à trop vouloir m’éloigner des sentiers battus, le risque est grand de me perdre.

Mais ne serait-ce pas là, finalement, le but que je recherche ?