En m’installant au clavier, ce soir, j’avais l’impression de ne pas avoir écrit depuis une éternité. Jetant un coup d’œil rapide à la date affichée sur la page d’accueil de ce blog, je me suis dit que 3 semaines, ça n’était pas si éloigné que ça et qu’il faut toujours que j’exagère. Et puis j’ai compris qu’il s’agissait vraiment de la dernière fois où j’avais tenté d’aligner quelques pensées. En ligne comme hors ligne. Rien dans le carnet papier. Pas même une note. Le sentiment d’avoir loupé une éternité m’est alors revenu et m’a paru plus adapté. Il en est de même pour les lectures, d’ailleurs. Apparemment, pour une raison que je n’identifie pas encore, je me suis comme arrêté au tout début septembre.

En fait, j’ai traversé un gros trou d’air. Elle est sans doute là, l’explication. Un coup de moral en creux. Du cafard en barre. L’effet rentrée, peut-être. Ou plus simplement, le moment où on redescend un peu sur terre, qu’on ramasse ses affaires à droite à gauche pour en dresser des piles propres et classées, étiquetées. Qu’on remarque alors que la pile des emmerdes en est toujours au même point. Voire, que son sommet culmine désormais un peu plus haut encore. Admettre que de s’y attaquer ne sera que plus périlleux. Être convaincu que ne rien y faire m’enverrait droit dans un mur qui ne me plaît guère. Alors j’ai endossé le costume de cet autre type. Celui qui compte, qui tranche, qui négocie et qui gère. Celui qui ne rêve pas et ne fait pas rêver.

Depuis, la pile d’emmerdes n’a que guère diminué. Mais un peu, tout de même. Surtout, elle est plus stable et semble sous contrôle. Jusqu’au prochain coup dur, sans doute. Mais le gestionnaire fait de son mieux pour les éviter, ceux-là, tout en sachant que limiter les imprévus ne signifie pas que l’on est à l’abri de l’imprévisible. Je me dis parfois que j’ai dû être un sacré con dans mes vies antérieures, plus encore que dans celle-ci, pour avoir un karma aussi foireux. Pensée qui s’envole rapidement, avec tant d’autres choses plus prosaïques en tête. C’est étonnant comme je me refuse à philosopher dans des situations qui le mériteraient. Tactique d’évitement ? Conditionnement pour bien rester dans le rang ? Bah ! On s’en fout bien, dans le fond. Poursuivons notre petit bonhomme de chemin social, mécaniquement. Marchons droit. Marchons utile.

Est-ce d’ailleurs ce refuge dans les recettes mécaniques qui serait à l’origine de ce retour au code et autres geekeries ? Je n’en serais pas totalement surpris. Bidouiller en guise de pis-aller à la lecture, l’écriture. Substituer le vrai raisonnement par la seule logique, histoire de se voiler la face. De se dire qu’on réfléchit toujours, mais juste à d’autres choses, et de façon différente. Se rassurer en construisant alors qu’on est incapable de créer. En résolvant alors qu’on est inapte à s’interroger. Peut-être est-ce que je force le trait, une fois de plus. Et pourtant, si je prends le temps de lever la tête, de regarder autour de moi, n’est-ce pas ce que je constate chez tant d’autres. Combien de résignés parmi les automates de la vie quotidienne, celle qu’il faut gagner après qu’on nous a loué ce si beau don qui nous a été consenti. Amen.

Ah ! Ça y est. Je le ressens à nouveau ce goût un peu métallique. Ai-je les yeux injectés de sang ? Un filet de bave aux commissures des lèvres ? Le faciès en biais ? Aucune idée, vraiment. Mais me voilà rassuré : il me reste un peu de rage. Ce n’est pas glorieux et ça ne va pas dans le sens de la bonne morale. Mais c’est tellement mieux qu’un grand rien. C’est dans ces instants que je prends conscience du chemin parcouru : au plus bas, je ne me sens plus abattu dorénavant. Mais fou et féroce, prêt à déchiqueter ce monde pourri à grands coups de dents et à mains nues. Plus on me souhaite lisse et docile, plus je redeviens sauvage.

Je n’ai plus peur d’être hors-la-loi.
J’ai enfin l’impression de pouvoir devenir libre.
J’ai enfin le sentiment que je pourrai mourir en barbare.