Merde, tiens !

Un sale blues a pointé le bout de son nez en début de soirée. Sans que rien ne laisse le présager. Sans la moindre raison valable. Il m’a pris au dépourvu, ce fumier. Et j’ai l’impression qu’il est bien décidé à s’incruster pendant quelques heures encore. Alors, ce soir, ça va être picole. Bah ! Ça n’ira pas chercher bien loin non plus : je n’ai plus de whisky - toujours pas refait le plein depuis un bon mois - et le pack de bière dans le frigo est déjà bien entamé - j’ai encore le temps de descendre en récupérer, mais pas le courage -. Ça devrait donc rester raisonnable. Même ça, c’est triste. À moins que je ne me convainque de jeter un sort au Cognac. Mais dans ces conditions, ce serait gâcher. Je suis un peu vieux jeu de ce côté-là : un bon Cognac, ça se déguste, ça ne s’écluse pas.

La journée s’est pourtant bien déroulée. Réveil pépère, à mon rythme et, malgré tout, pas tardif. Peu de temps après ma sortie du lit, la pluie daignait enfin faire son apparition. Et pas qu’une simple figuration, cette fois. Ç’a été gris et pluvieux toute la sainte journée. Un bon gros temps de merde de ceux qui vous glacent les os en automne. Sauf que là, après tant de jours de cagnard, ça tenait de la bénédiction. Pas moins. Pas de mauvaises nouvelles au courrier. Aucune obligation au planning. Et même un Bukowski à finir, le cul bien calé dans le canapé, avec une légère fraîcheur ambiante bienvenue. Du congé grand luxe, quoi. Du moins, du congé comme je l’aime. Tout roulait tellement bien, nonchalant à souhait, que je me suis même offert la petite cerise d’aller en écraser une sérieuse.

Je crois bien que c’est à ce moment-là que j’ai commencé à foirer mon affaire. Que j’ai entrouvert la porte à cet enfoiré de Johnson et à sa guitare pleureuse. Sieste plus longue que prévu, bien revigoré et les idées claires, je me suis carré dans la tête que je n’avais rien fait de ma journée. Qu’en y réfléchissant un peu plus, je n’avais fait guère plus de mes vacances, d’ailleurs. Et leur fin se ramène déjà au galop. Ouais. Je sais. Les vacances, c’est aussi destiné à ça. Et la dilettante, ça me connaît, ça me plaît. Juste que je m’étais promis d’écrire un peu plus. D’attaquer sérieusement la fiction. D’arrêter de gamberger et de passer à l’acte. J’ai des notes à ne plus savoir qu’en faire. J’ai même des instants où je déambule avec des chapitres entiers dans la caboche. Mais à chaque fois que j’ai tenté de les coucher. Nada. Les doigts crispés sur le clavier. Paralysés par une sorte de trac inexplicable.

C’est idiot, je vous l’accorde. Ce n’est jamais que de l’écriture. Et puis cet exercice me semble nécessaire pour aller au-delà de la démarche introspective. Je suis persuadé qu’en injectant une petite dose de mes névroses, de mes fantasmes, de mes angoisses, voire de mes colères, dans quelques personnages, puis de les laisser vivre leur vie, je finirai par en apprendre beaucoup sur moi-même. Que je pourrai alors les attraper par la peau du cou et les allonger sur le divan. Quitte à leur arracher les ongles, les passer au supplice chinois, les waterboarder, s’il le faut. Jusqu’à recourir à la gégène pour les moins bavards, les plus réticents. Plus que tout, je suis convaincu que je vais prendre beaucoup de plaisir à me lancer là-dedans. C’est peut-être bien ici que le bât blesse. Je m’inquiète que cela puisse prendre trop d’importance, me déborde, cannibalise mon quotidien au-delà de mon seul temps libre.

Et si ça venait à atteindre mes espérances, à tenir un peu debout et à avoir un minimum de gueule, de quoi être agréable à lire pour une personne qui ne vivrait pas dans ma tête, ne risquerais-je pas ensuite de trop prendre cette activité au sérieux ? Pour tout vous dire, depuis 2 ou 3 ans maintenant, j’ai gratté, remué, brassé et redistribué nombre de traits de caractère, d’habitudes, d’angoisses, de passions, de comportements et je ne suis plus très loin de larguer les amarres. Je ne sais pas encore bien qui je suis, ce que je suis vraiment. J’en arrive à cette étape inconfortable où je sais ce que je ne veux plus faire, ce que je ne veux plus subir ou assumer. Mais je ne suis pas fixé le moins du monde sur ce qui pourrait venir s’y substituer. La vie est courte mais ma vie a déjà été bien plus longue que je ne l’avais envisagé. Et seulement maintenant, je me régale du chemin que je parcours. Un seul souci : je n’ai fichtrement aucune putain d’idée de sa destination.

En tout cas d’ici la toute dernière étape.
Et l’inévitable rencontre avec la Grande Faucheuse.