C’est pénible, tout de même. Vous ne trouvez pas ?

Désormais, on dirait qu’il est de bon ton d’avoir un avis bien arrêté sur tout. Mais, attention : une opinion vraiment bien forgée. Pas forcément bien argumentée, non plus. Faut pas déconner. Mais de la bonne prise de position labellisée AOC, dans un bel emballage recyclable. De la conviction pur jus, garantie sans OGM et truffée d’antioxydants. De celle qui peut te fait croire que tu es bien au-dessus de toute cette populace et que seul un ralliement à tes valeurs morales, hautement supérieures et pures, pourront conduire au grand Salut. Seulement, au fil des jours, avec toutes ces histoires, moi, je me désintéresse un peu plus de tout. Ça me fatigue. Je commence même à avoir de l’indifférence à revendre. Tellement que je me suis mis à en troquer de bonnes portions contre un peu de cynisme bon teint. Je me demande même parfois si je ne vire pas vieux réac. Au départ, ce constat me gênait un peu aux entournures. Maintenant, autant dire que ça m’amuse.

« Tu es pour ou contre ? » La réponse la plus tranquille est « Je ne sais pas ». Celle-là te fait passer pour un gentil idiot, le parfait ignare mais pas méchant. Tu auras alors droit à te manger quelques moqueries de part et d’autre, ainsi que, pour une énième fois, l’argumentaire de chaque camp cherchant à te rallier à Sa Cause et te soigner de ton ignorance crasse qui, autrement, pourrait causer ta perte. Avec un peu d’entraînement, tu peux faire en sorte que ça ne fasse que passer d’une oreille à l’autre, sans trop laisser de traces. Sans te faire perdre trop d’énergie, ni te bouffer trop d’attention. De la sorte, tu feras des heureux, qui plus est. Et, si tu le souhaites, tu pourras également sortir le pop-corn pour regarder les deux camps s’escrimer à grands cris et moult coups bas. Allez, profite donc un peu du spectacle, si tu as quelques minutes à gaspiller. Surtout si tu as un faible pour le comique de répétition, ça va de soi. Sinon, ces mascarades pourraient très vite te barber.

Faut vraiment choisir ?

Parce qu’au fond, la plupart du temps, je m’en fous.
Je m’en bats l’œil.
M’en tape le coquillard.

OK. OK… En fait, ce n’est pas vraiment le cas. Le fond des débats m’intéresse très souvent. Ce sont la forme, la méthode et la tournure qui m’exaspèrent. Défendre sa cause avec passion est une bonne chose. Je trouve même ça préférable pour convaincre. Mais que tu laisses cette passion te déborder au point de te rendre aveugle, sourd et intolérant ? De considérer que ta cause prévaut sur toute autre ?

Pire… Que tu me traites d’assassin parce que je mange de la viande ? Ou de sale macho sexiste parce que je viens de faire une remarque maladroite ou que j’ai eu le malheur de faire part de ma réticence au sujet de l’écriture inclusive ? De connard motorisé et pollueur parce que je parcours plus de 25 000 km par an au volant d’une voiture diesel ? Calme-toi un peu, camarade, veux-tu ? Et bois de l’eau, même en bouteille plastique, tiens ! Car si tu n’y arrives pas, que tu ne prends pas la peine de sortir ta pelle et ton balai pour nettoyer un peu devant ta propre porte, de prendre en considération mes quelques réserves, je vais finir par verser dans l’absurde et te jeter au visage un flot de conneries ponctué par « va donc te faire foutre ! » (que je regretterai aussitôt articulé mais que je ne retirerai pas malgré tout).

Ça faisait déjà un bail que je ressentais le besoin d’exprimer mon ras-le-bol. Ça fait même un mois plein que le premier jet de ce billet poireautait dans le dossier « Brouillons » de mon éditeur de texte. J’hésitais encore à le reprendre, le compléter et, enfin, à le dégainer, il y a quelques jours de ça. Pas par crainte de la manière dont il allait être reçu, non. J’ai le cuir particulièrement épais. Mais par doute quant aux motivations qui lui avaient fait prendre corps. J’ai longtemps soupçonné ma seule fatigue personnelle d’agir comme une toxine qui se serait répandue insidieusement dans mes réactions, les rendant chaque jour un peu plus épidermiques. Je m’efforçais ainsi de me tempérer. De ne pas succomber à la tentation d’appuyer sur le bouton « Publier ». Jusqu’à la fin d’une lecture, hier.

En Amérique du Nord notamment, la première de ces positions de repli est ce qu’on appelle le life-style activism. On désigne par là une grande variété de pratiques individuelles s’inscrivant dans ta sphère de la vie privée mais promues au rang d’activités militantes de tout premier plan. Ce type de militantisme est aujourd’hui répandu, tout particulièrement chez certains anarchistes. C’est ainsi qu’un nombre considérable d’entre eux prônent et pratiquent le végétarisme, le consumérisme éthique, le primitivisme, etc. Ces pratiques s’accompagnent en outre, le plus souvent, de leur envers, qui est la condamnation de ceux qui n’y adhèrent pas ou qui se livrent à des pratiques éloignées ou différentes : quand le végétarisme, par exemple, est promu au rang de pratique hautement politique, le fait de manger de la viande devient une erreur politique. Généraliser ce type d’analyse aboutit vite à la condamnation d’à peu près tout ce qui constitue le mode de vie de nos contemporains : consommer, regarder la télévision, s’intéresser aux sports professionnels… Toutes ces activités et bien d’autres sont déclarées aliénantes, dégradantes et le fait de ne pas y prendre part est tenu pour un geste hautement significatif.

(…)

Colin Ward fut l’un des promoteurs de ce pragmatisme, qui a fini par associer les formes contemporaines de l’individualisme avec l’anarchisme individualiste d’hier pour s’incarner dans le life-style activism. Cette voie est, pour l’essentiel, une impasse militante et théorique, la marque et l’aveu d’une impuissance. On se leurre en pensant que ces pratiques ont une véritable portée politique comme on se leurre en imaginant qu’elles ont bien le sens et la portée qu’on leur attribue. Pire, il arrive que ceux qui s’y livrent s’isolent dans une attitude condescendante, mélange de purisme et de mépris tout à fait injustifié, qui ne peut que rebuter la plupart de ceux qui y sont confrontés, au lieu de les convaincre.

Normand Baillargeon - « L’ordre moins le pouvoir »

Alors que je m’apprête à mettre ces quelques paragraphes en lignes, j’ai l’impression que je cours le risque de froisser quelques personnes parmi vous, qui pourraient se sentir visées alors que ce n’est pas mon intention. Ce serait bien dommage car, voyez-vous, j’exprime enfin mon opinion, toute personnelle, qui ne relève de et ne défend aucune cause en particulier. Bien des sujets polémiques qui peuplent ma timeline Twitter, par exemple, ont raison d’être, doivent même être sérieusement discutés. Il ne faut simplement pas en faire une guerre des tranchées.

Ainsi, arrivés au terme de ce billet, si vous vous dites que je ne suis qu’un sale con. Je me dois de l’avouer. Vous avez sans doute raison. Ça me blesse, c’est évident. Mais ce n’est pas bien grave, vous savez. D’ici quelques instants, je n’y penserai plus. Après m’être enfilé un pack de bière, je sauterai dans ma berline noire - avec air conditionné - pour aller récupérer une bonne côte de bœuf. En chemin, je serrerai quelques cyclistes, frôlerai les miches d’un ou deux piétons sur le passage qui leur est réservé et, avec un peu de chance, arrivé chez le boucher - à 500 mètres de chez moi -, j’aurai peut-être l’occasion, dans la file d’attente, de me frotter la nouille contre le petit cul bien moulé d’une jeune femme qui pourrait être ma fille. Peut-être même que je laisserai traîner une main en douce, tiens…

Bref, partisans du radicalisme et du premier degré, je ne vous hais point et vous salue bien bas.