Je rentre le soir avec les mains encombrées de mes sacs. Je fourrage dans l’un en quête de mon trousseau de clés. Incapable que je suis encore d’avoir ce simple réflexe que de le préparer avant de me transformer en mule. Je sais que j’ai un léger sourire idiot. Rictus de béatitude. J’ai retrouvé la solitude deux heures, ou presque, auparavant. En mettant le contact. En prenant la route du retour. Une vingtaine de minutes après le démarrage, généralement, j’ai dû me mettre à chanter à tue-tête, à brailler comme un demeuré. Je ne chante pas sous la douche, moi. Je préfère de loin pratiquer au volant.

Dans le hall, je me contorsionne cette fois pour relever mon courrier. Souvent, je trouve un ou deux bouquins dans ma boîte aux lettres. C’est plus fort que moi, les bouquins, depuis quelques mois. Et puis je ne suis toujours pas allé me prendre une carte à la bibliothèque. C’est stupide. Je suis stupide. Il va falloir que je me décide à le faire, tout de même. Les mains un peu plus encombrées alors, je m’enfile dans l’ascenseur avec tout mon barda. Dernière étape.

J’ouvre enfin la porte de ma tanière. Home Sweet Home. Je lâche le sac de voyage dans le vestibule. Me dirige vers le bureau. Au fond. Je me débarrasse alors du cartable “boulot”. Actionne les volets roulants afin de pouvoir ouvrir la baie vitrée, dans l’espoir de faire rentrer un peu d’air frais. Cet appartement est toujours chaud. Trop chaud pour moi. Je redescends un peu les volets et repars en direction opposée. La pile de courrier une fois sur le plan de travail, je me libère alors de mon petit sac à dos. Le sac photo et livres du moment et du petit nécessaire à l’écriture que j’extrais dans la foulée. Je reconnecte mon clavier, ma souris et ouvre une session sur mon ordinateur fétiche. Salut, vieux. Content de te retrouver. Je lance le client e-mail, le lecteur de news, puis l’éditeur de texte. Et je quitte le bureau.

Direction la chambre. Même numéro avec les volants roulants et la baie vitrée, même cause, même combat. Puis je file à la cuisine. J’ouvre rapidement la porte du frigo, c’est mécanique, juste pour m’en remémorer la misère et mesurer les efforts qui me seront nécessaires le lendemain. Après quoi je sors une tasse de l’un des placards et me prépare un café. Là encore, le cinéma volets puis baie vitrée. Mais cette fois, ce beau monde restera ouvert en grand et de manière permanente. Je saisis mon mobile et pars sur le balcon. C’est le moment du traditionnel SMS convenu au départ, pour la rassurer, lui souhaiter bonne nuit et l’embrasser, ma grande inquiète préférée. Au passage, j’en profite pour prendre le pouls de la ville, de la soirée. Pour me réinstaller dans cette autre tranche de vie, cet environnement choisi.

Doucement, la transformation s’opère. Au fur et à mesure que je vide et trie le contenu de mon sac de voyage. Que j’enchaîne cette succession de petits gestes anodins qui constituent ce récent et involontaire rituel. J’ôte mon masque. Mon plumage social. Je les remise pour plus tard. Ce plus tard qui se fait de plus en plus trop tôt, à chaque occurrence. Chaque retour panse des plaies toujours plus profondes. Chaque départ provoque un malaise qui ne cesse de grandir. Ici, je m’isole. Me barricade et pose les pièges nécessaires au maintien d’un périmètre sécurisé. Pour les jours à venir, les contacts directs seront rares. Je tiendrai le monde à distance. Je filtrerai mes interactions, qui pour la plupart transiteront par des objets techniques, des canaux numériques.

À nouveau dans mon repaire, les sollicitations extérieures réduites à leur minimum, je peux maintenant me laisser aller. Me dénuder au point de me mettre à vif. Pour ensuite me draper dans l’étoffe légère et soyeuse de ma si précieuse solitude. Je me soustrais enfin aux autres. Je goûte le repos de l’égoïsme, le plaisir de l’indifférence, de l’insouciance et de l’oubli. Je prépare la couche de mes envies et de mes instincts primaires. Je libère mon imaginaire de sa laisse. Déballe ma folie, sa noirceur et ses monstres. Prépare de quoi les nourrir. Mon petit monde remis ainsi en place, ma matrice à nouveau palpitante, je me sens reprendre consistance. Prêt pour me retrancher dans un mutisme réparateur.

Dans ma cage dorée, redevenir sauvage.
Enfin.