Ça fait maintenant une éternité que je n’ai pas déambulé dans les rues, l’appareil photo à la main ou en bandoulière. Si ce cher complice m’accompagne toujours, il reste souvent dans le petit sac à dos que je me trimballe dès que je franchis cette porte. Mais les saisons froides et humides m’ont engourdi. Je sors moins. Je sors utile, avant toute chose. C’est en passant en revue ma maigre série de photos récentes que je m’en aperçois le plus. C’est un peu dommage. Surtout, ça risque de devenir malsain. Je comprends que je me remets à faire les cent pas, au chaud entre les parois de mon ciboulot. J’ai beau me dire que j’observe bien plus les quelques personnes que je croise, que je leur tire le portrait d’une autre façon, agrémentant ainsi ma petite galerie de personnages fictifs, quelque chose coince. Il y a du rouage grippé, mon gars.

Je mets cela sur le dos de la fatigue. C’est une forme de confort. Une autre histoire que je m’invente et que je suis plutôt apte à croire sans l’ombre d’une remise en question. Finalement, plus je tente d’être honnête avec les gens, plus je me raconte des bobards. Est-ce là la source de mon envie de fiction dans l’écriture personnelle ? Allons, bon ! En voilà une question ! Une de plus destinée à rejoindre les mille et une autres au sein de ce petit carnet noir. Tiens. Lui aussi, je le délaisse un peu, ces derniers temps. En remisant l’ancien pour lui substituer un petit frère flambant neuf et aux pages vierges, j’ai remarqué qu’il avait fait long feu. Bien plus long que cela ne s’annonçait aux premières pages.

D’écrits touffus et complets, l’écriture au sein de ses pages a glissé vers un contenu parcellaire. De plus en plus de questions sans réponses. Quelques éléments de réponses à des questions non énoncées. Des notes diverses. Des bribes de phrases. Des accroches et des chutes. Des fragments d’une pensée dont la fluidité reste discutable. Lorsque j’en parcours les pages, j’alterne entre sourires, angoisses, tristesse, doutes et, maintenant, effroi. C’est du côté de l’éditeur de texte que beaucoup de choses se passent à nouveau. Non que le plaisir de la plume se soit envolé, au contraire. Mais il y a dans le cliquetis de ce clavier la base rythmique d’une transe. La rêverie naît principalement de ces traces d’encre, telle une tache. Elle ne prend corps, ne devient folie ou prose trépidante qu’au contact des touches.

Au final, seul un petit centième de ce qui me sort de la tête par les doigts finit en ligne. Ce n’est sans doute pas plus mal. Beaucoup de morceaux décousus. Ouais. Des textes en haillons, de la guenille prosaïque. Des trucs sans queue ni tête ou trop de queues et trop de têtes. Des instantanés sans début ni fin. Des juxtapositions malencontreuses. Des fins au début dans de véritables contes à rebours. Le plus drôle dans tout ça ? C’est que je me sens tout même mieux que je n’ai jamais été. Pas plus en forme. Mais plus complet. Bien sûr, tous les morceaux ne s’assemblent pas encore très bien. Il manque peut-être même encore pas mal de pièces. Je n’ai juste plus la moindre appréhension à tout remuer pour les débusquer.

J’ai toujours su que la perfection était une chimère. J’ai compris que l’excellence tenait de la petite dictature. Je me rabats maintenant sur la complétude. Ça doit être jouable, avec tout ce fourbi qui me compose. Et laissons opérer la magie d’une notice de montage Ikea. À chaque cliché, chaque texte que j’écris, chaque livre que je lis, j’ajoute de la matière. Je me déforme, me remodèle, m’abîme et me sublime peut-être parfois. Puisque j’accepte n’avoir aucun contrôle sur ce que je produis et émets, pourquoi devrais-je m’efforcer à en espérer un sur votre façon de recevoir ? N’en déplaise à Shannon, il y a beaucoup de bruit dans mon signal. Que me pardonne McLuhan, je n’ai toujours pas choisi mon message.

Je n’ai plus qu’une règle implicite :
« Je vous pose ça là… »