Pour tout vous dire, ça ne va pas des masses en ce moment.

Rien de tragique ou de dramatique. Pas de quoi mettre en scène en grand mélo. Non, juste une accumulation de petits emmerdements et d’imprévus, d’épisodes récurrents de stress et d’insomnie. Tout ça termine par alimenter une grosse fatigue. C’est simple, ces jours, je fatigue pour un rien. Je me fatigue de tout. C’en devient de plus en plus fréquent. De plus en plus flagrant, peut-être. Malgré tout, mon entourage quotidien ne semble pas le remarquer. Je ne vais pas m’en plaindre, ceci dit. Le contraire serait vite source de questions auxquelles je ne souhaiterais pas répondre. Des questions qui finiraient, à leur tour, par me fatiguer et provoquer des situations inconfortables. Je ne me rappelle pas m’être senti aussi épuisé auparavant. J’aurai pu m’arrêter à ce constat. J’aurais dû. Mais j’ai souhaité gratter un peu.

Alors, il y a l’âge, sans doute. Le manque d’activité « saine », également. Peut-être. Je n’en suis pas certain. Plus que le physique, ce sont les nerfs et le mental qui ramassent avant tout. Ça reste mon point faible. Mais comme je suis déjà bien amoché de ce côté-là, un peu plus, un peu moins, ça ne surprendra pas trop. Le truc, c’est que ça se transforme vite en cercle vicieux. La première grande victime de ces épisodes de ras-le-bol est ma sociabilité. Comme j’ai une grosse tare de ce côté-là, je suis contraint d’investir une part conséquente de mon énergie dans le maintien du masque de la convenance. Celui attendu, comme il est stipulé dans le contrat tacite du vivre ensemble. À chaque coup de mou, je dois multiplier les ressources nécessaires pour éviter qu’il ne se craquelle trop et laisse voir le visage sombre du solitaire asocial que je suis réellement.

Cela ne suffit pas à expliquer mon état. D’autant que, depuis un an maintenant, je me réserve des petites poches de saine solitude. Je m’y réfugie avec la régularité d’un métronome. Penser à cela ne fait que me rendre plus perplexe encore. Ce nouveau confort devrait m’être d’un bienfait indéniable. Je sais qu’il l’est, d’ailleurs. Je le ressens. Et s’il était, au fond, ce qui me permet de me tenir encore debout aujourd’hui ? Je le crois bien. Voilà que soudain mon état général me paraît plus déplorable et inquiétant que jamais. Il doit y avoir une raison plus profonde à cette fatigue. J’écarte l’idée d’une déprime. Je balaie de la main celle d’une dépression. Mes idées sombres sont sous contrôle. Elles ne m’ont pas quitté. Et je m’en réjouis. J’arriverai tôt ou tard à dépeindre ce paradoxe comme il se doit. Si je n’ai pas entièrement dompté le Monstre, j’ai commencé à l’apprivoiser. Cette nouvelle cohabitation s’annonce prometteuse. Ne me demandez pas pourquoi.

J’en arrive aussi à soupçonner mon absence de courage. Cette bête-là tient un rôle ambigu, ces temps. Un petit truc dans la catégorie de « la poule et l’œuf ». Ce manque de courage contribue-t-il à entretenir cette fatigue ou est-ce l’inverse ? J’ai beaucoup de choses en tête que je devrais coucher sur le papier. Ça m’allégerait. Mais j’ai l’étrange envie de leur donner une forme un peu différente de la simple écriture introspective. Un pas en dehors de ma zone de confort. Forcément, ça me demande du travail, des efforts. Cette seule allusion m’épuise. Lorsqu’on reste le nez collé contre un mur, la vie ressemble à une impasse. J’en viens à battre sans fin le pavé d’un labyrinthe dont je m’efforce d’oublier le plan. Pourtant, j’ai un plan. Mais, chut. Jusqu’à maintenant, il n’y a eu que quelques entorses. Grand bien m’en fasse. Seulement, pour passer à la suite, j’ai besoin de ce fameux courage qui m’apparaît si maigre ces derniers mois.

Peu à peu, je commence à entrevoir ce qu’il y a, tapi dans l’ombre. Et ça ne me surprend même pas. L’usure. Rien que l’usure. Poisseuse, mesquine et insidieuse. Un ennemi fuyant qui ne verse que dans le coup bas. Je comprends alors mieux mon détachement actuel. Dans un sursaut d’optimisme, d’autosatisfaction, j’attribuais cela à un début de sagesse, une ébauche de zen. Je me rends compte que j’en suis toujours loin. Ma prise de recul n’est peut-être pas beaucoup plus que du désenchantement. Un profond dédain pour ma vie, une haine froide pour notre société. J’aurai donc échoué dans les grandes largeurs ? À ce point ? Tout ça pour ça ? Je me serais menti et aurais laissé fuir quelques idées noires en feignant de ne pas le remarquer ? J’aurais laissé le Monstre me montrer les crocs sans chercher à la corriger ? Non. Non. Et non. Je n’ai pas encore le genou à terre. Ce n’est que de la fatigue. J’en viendrai à bout. Je ne laisserai pas cette crevure m’avoir aussi facilement. Pas maintenant.

Et puis les vacances approchent.