Tel que vous me voyez, vous ne me connaissez pas.

Vous pourriez bien décider de vous mettre à m’observer, vous ne me connaîtriez jamais beaucoup plus. Peut-être en percevriez-vous un peu plus. Mais encore. Si peu. Ce serait insignifiant. Ne vous fatiguez donc pas, le résultat ne sera pas à la hauteur des efforts consentis. Je suis un gars quelconque, un peu bourru mais avec un bon fond. La plupart du temps.

Mais je suis aussi un génie. Un inventeur hors pair capable de révolutionner la science et notre compréhension du monde, de découvrir les remèdes à toutes les maladies. Également un savant fou. Tout empreint de ma mégalomanie, je m’assieds sur l’éthique pour aller au bout de mes idées. Je vous suis supérieur, ma dernière trouvaille vous le prouvera. Dans votre perte. Dans notre perte à tous. Car, oui, roulements de tambour : je suis ce super vilain qui anéantira l’espèce humaine, la planète, le soleil, l’univers. Régulièrement, je vous sauve la vie, aussi. Et protège ce monde magnifique de la destruction. En secourant un chat dans un arbre, en tenant la porte pour une vieille dame. Parfois en descendant en rappel le long d’une tour en flammes, avec une famille complète cramponnée à mon cou. En rajoutant de l’eau claire dans le bocal d’un poisson rouge. Ou alors en faisant dérailler un train soupçonné de transporter une bombe, me sacrifiant avec mon corps en boule sur la voie afin de le faire dérailler avant qu’il n’atteigne une vaste métropole.

Vous ne pourriez même pas compter le nombre de fois où je suis mort pour vous, la cause, l’humanité, ma folie, mon amour d’autrui, ma haine de l’autre. La dernière fois que je me suis retrouvé en prison, j’étais innocent. D’autres fois, j’y ai trucidé certains de mes codétenus. Les égorgeant, les éventrant. Avec des cuillères, des manches de brosses à dents ou des stylos-billes. Des trucs sanglants à l’extrême opposé de la propreté du meurtre de cette vieille voisine. Pauvre dame qui avait ensuite été retrouvée bleue de suffocation pour avoir été étranglée avec la laisse de son chien. D’ailleurs, le mystère subsiste concernant le sort du toutou. Je parle une vingtaine de langues différentes, couramment, au bas mot. Il m’arrive d’être sourd et muet. Parfois aveugle. Et souvent télépathe. Je connais l’avenir et peux changer le passé. Je peux également jouer avec le temps. Lorsque je ne l’arrête pas, je le tords. Vous n’avez pas idée à quel point c’est amusant.

Je maîtrise les éléments, je jongle avec la matière et commande également la lumière. Je peux en faire ce que j’en veux. Mon seul problème est là, en vérité. Je ne suis jamais certain de ce que je veux. Alors j’oscille facilement entre le Bien et le Mal. Je suis l’un ou l’autre. L’un et l’autre, plutôt. Comme ce n’est pas toujours évident à gérer, je préfère laisser faire. Ou alors, je m’abstiens lorsque la pièce retombe sur la tranche. Tiens ? Je pense que je viens à l’instant de remarquer que l’équilibre me paralyse. J’accepte cette dualité qui forme le fou. Même si elle me conduit parfois à violer une caissière, épouser une fleuriste pour la tromper avec une avocate nymphomane et cocaïnomane, écraser chiens, chats et enfants en voiture et pousser les petits vieux par-derrière dans les escaliers. C’est de loin la meilleure manière de décrocher un Nobel, un Pulitzer, un Oscar, la Lune ou le pompon du manège.

Hier soir encore, je cavalais à travers des champs de coquelicots, montant à cru une araignée polaire à l’épaisse fourrure blanche et soyeuse. Au petit matin, je tenais bivouac dans une oasis martienne en compagnie de trois éléphants à deux trompes et avec la queue en tire-bouchon. Au paragraphe précédent, je m’émerveillais en regardant mes petits enfants découvrir leurs talents de polymorphes. Hier, j’étais cette magnifique femme brune aux yeux d’océan. Demain, je serai ce gamin rouquin rigolo, parsemé de taches de rousseur comme autant de merveilles dans le monde. Pour l’instant, je me contente d’être un type ventru, les cheveux en vrac et la barbe de cinq jours à son clavier. Je n’ai pas décidé qui je serai ni ce que je ferai cet après-midi. Je vais laisser l’envie s’en charger et ma folie s’exprimer. Ce qui adviendra sera à la fois bon et mauvais, puisque ça fera partie de moi. Le principal étant que ça se réalise, non ?

Arrêtez donc de me regarder comme ça.
Je ne suis pas une bizarrerie.
Ne voyez-vous pas ?

Je suis comme chacun d’entre vous.