Non, non, ne vous dérangez pas.
Je vous en prie.

Je ne fais que passer. Détendez-vous. Je ne compte pas me faire remarquer. Encore moins vous bousculer. Vous pouvez prendre vos aises. Je sais que ma présence ici-bas n’importe pas. Il m’est donc naturel de ne pas vouloir vous l’imposer. Nul malaise, nulle gêne, d’autant que, moi, ça m’allège. N’y voyez pas une déviance de ma part. Ni une tentative de m’extraire du lot. Au contraire, mon comportement est d’une normalité pitoyable. Il se doit d’en être ainsi. Afin que je passe inaperçu. Pour que je me sente en sécurité. Je l’avoue, aussi. C’est que je n’ai toujours pas compris ce que je suis censé faire là. À quoi ça rime, tout ça. Tout ce cirque. Tous ces numéros idiots de chien savant que je suis supposé exécuter. Être attentif à la voix de mon maître. Ne pas mordre la main qui me nourrit.

Assis.
Couché.
Debout.
Fais le beau.
Donne la patte.

Un temps, je me suis senti baver rageusement. Me suis surpris à vouloir montrer les crocs. À chopper à la jugulaire pour la déchiqueter avec hargne. Ou folie. Ou désespoir. Ou tristesse. Je ne sais plus. Je n’ai jamais su, en fait. Et ça n’a aucune importance. Pas plus que mon passage dans cette vie. Que ma place dans ce monde. Que mon rôle dans cette époque. Parlons-en de cette époque ! Non. Je ne préfère pas, dans le fond. Cela demanderait sinon trop de coups de bâtons pour me ramener à la raison. Je vous promets d’être bien sage. De me faire discret. De me faire oublier. Nul malaise, nulle gêne, d’autant que, moi, ça m’allège. Ça me libère. Ça me sauve.

Alors, non, ne vous dérangez pas, je vous en prie.
Restez bien où vous êtes.
Et ignorez-moi.
Et foutez-moi la paix.

C’est ma seule, mon unique revendication.