Ici, il fait déjà nuit. Ou presque. Nous ne sommes pas encore au milieu de l’après-midi. Il leur aura fallu du temps, à ces nuages denses et lourds, pour s’installer dans la cuvette. Mais maintenant qu’ils sont là, ils sont bien décidés à nous bousculer. Pas trop de pluie, pour l’instant. Ça donne surtout de la voix. Plus sourde, plus tonitruante, à chaque vocalise. Plus rauque également, pour intimider les montagnes. Les éclairs aussi font leur apparition. Mais ce n’est qu’un simple échauffement. Les prémices de la première partie. Quelques réglages avant que le grand swing ne se déchaîne. C’est ce moment, que j’attends. En silence dans mon coin. Aujourd’hui, je n’ai pas dégainé l’appareil photo. Aujourd’hui, c’est avant tout la promesse d’un regain de fraîcheur que j’espère. Mes ambitions sont à la baisse. Mais toujours pas de krach en vue, grand bien m’en fasse.

Les orages me font toujours penser à ma mère. Aujourd’hui plus encore que d’habitude, hasard du calendrier oblige. Ma mère est une grande inquiète de nature. Et une grande peureuse face à la nature. Chaque orage la plonge dans une véritable angoisse. Ça m’a toujours amusé. Enfin, non. Gamin, ça me surprenait et m’amenait à m’interroger sur la fascination qu’éclairs et tonnerre suscitaient en moi. Surtout les orages nocturnes. Les plus beaux à mes yeux. Les plus effrayants aux siens. Ni l’un, ni l’autre ne dormions ces nuits-là. Elle, à cause de sa peur, moi, à cause de mon enchantement. Il m’arrivait alors de la rejoindre dans son lit. Le temps que le plus gros finisse par passer, nous étions blottis. Elle, les yeux fermés, à sursauter et à me serrer à chaque fracas, moi, les pupilles dilatées, à ne rien vouloir louper. Pendant des années, elle a cru que j’avais hérité de sa peur des orages. Par le simple fait de ces moments. Je crois que, maintenant encore, elle en est restée persuadée. Je ne souhaitais que la rassurer. Je ne pouvais rien faire d’autre, alors ça me semblait déjà beaucoup. Je devais même en être satisfait. Mais je n’en suis pas certain, je ne m’en souviens plus bien. J’ai des soucis du côté de la mémoire affective, parfois.

Plus grand, le charme des orages ne m’a jamais quitté. Un temps, j’adorais même me sentir entièrement exposé. Il m’arrivait alors de finir trempé jusqu’aux os. J’avais ri toute la durée de l’épisode et terminais toujours un peu déçu qu’aucun éclair ne m’eut frappé. Quelle idée tout de même que de vouloir se prendre la foudre. Pire que tout, à ce sujet, rien n’a changé. Je crois que j’y vois la manifestation la plus accessible de notre insignifiance. Nous, les êtres humains, bestioles les plus arrogantes et néfastes qui peuplent cette planète. Nous avons, semble-t-il, oublié notre peur que le ciel ne nous tombe sur la tête. Mais au-delà de la peur, il y avait une forme de reconnaissance que beaucoup de choses de notre environnement sont plus grandes que nous. Et épargnez-moi vos boniments sur Dieu et toutes ces conneries. Tout ce que je veux dire, c’est que dans notre névrose du contrôle absolu, nous ne sommes rien face aux éléments. Ça ne m’effraie pas. À mon tour, ça me rassure. Et ça m’amuse. Toujours autant. Peut-être encore plus que lorsque j’étais enfant.

Au point où, par un vulgaire dimanche de mai, j’écris ces quelques mots idiots, pendant que nous discutons, toi et moi, au travers du réseau, par écrans interposés et que je multiplie les va-et-vient entre ce bureau et mon balcon, pour guetter la progression des nuages. Deviner où apparaîtra le prochain éclair. Écouter les massifs alentour se relancer au visage ces grosses balles sonores.

Je ne sais pas si tu aimes les orages.
Il faudrait que je te pose la question.
Je suis persuadé que nous pourrions rester assis à disserter sur les orages.
Et rentrer trempés jusqu’aux os, sans avoir été foudroyés.
Ça peut être drôle, la vie.