La nuit et moi, un beau jour, nous nous sommes quittés.

Nous nous sommes un peu perdus de vue. Il n’y a pas eu de crise. Ce n’était pas convenu, non plus. Ça s’est passé juste comme ça. Parce que j’avais été pris de la sotte idée de rentrer un peu dans le rang. Au moins pendant quelque temps. Et puis les jours se sont succédé. Sont devenus des semaines. Puis des mois. Puis des années. Au final, ils ont tout emporté. Un hold-up au soleil, devant témoins hébétés et policiers complices. Mais la nuit, je la devine encore parfois. Je l’entrevois sans oser l’accoster. Je me refuse encore de tenter de l’accompagner. Je me sais encore trop lâche. Pourtant… Qu’elle me manque ! Avec son silence entrecoupé de bruits curieux. Avec son humeur paisible mais propice à toutes les surprises. Avec son curieux pouvoir de rendre étrange tout ce qu’elle enveloppe. De rendre mystérieux même les trucs les plus insipides. Moi, compris. Moi, surtout.

Faut dire que je ne suis pas très fier. J’ai quitté la nuit pour signer avec l’ennui. Pour un boulot qui rassure mes vieux parents, qui m’a rassuré un temps, également. De quoi payer le loyer, de nouvelles factures et remplir le frigo. De quoi m’offrir de nouvelles opportunités, aussi. La belle histoire. Le doux mensonge que je me suis construit. L’ignoble propagande que je me suis infligée. Tout est bon pour oublier qu’on vient d’hypothéquer son âme, même minable. J’ai donc viré voyeur. Contemplant la nuit en douce, dès le moindre sursaut d’orgueil. Fantasmant les heures que je pourrais cacher à notre bonne société, bien pensante et bien dressée. Rêvant de m’allonger sur l’herbe pour regarder les étoiles. De m’asseoir sur un banc pour intriguer les quelques passants. D’arpenter les rues pour y suivre mon ombre. Pour la semer ensuite. Et la surprendre soudainement à la lueur d’un réverbère, pour la voir sursauter et battre des ailes comme une affolée.

Parce que je ne vis pas en plein jour. Je joue. J’interprète le rôle que l’on veut bien m’accorder. J’incarne un personnage qui partage mes traits physiques, grossiers, mais au regard vitreux. Au sourire mécanique. À la politesse irréprochable-ou-presque et aux manières courtoises-à-défaut-d’être-nobles. Aux paroles mesurées et aux avis pleins de consensus. Après toutes ces années, mes yeux ne sont toujours pas adaptés à la lumière du jour. Régulièrement, ils se plissent et pleurent, me démangent et me brûlent. Je préfère toujours l’ombre. La cherche. M’y réfugie à la première occasion. Et ça fait pareil sous mon crâne. Et dans mes entrailles. Tant d’efforts, tant de sacrifices pour mouvoir cet autre dans un environnement hostile et faire illusion. Trop de lapins tirés de mon chapeau. Les colombes se sont toutes barrées ou ont été abattues par un demeuré amphétaminé et puant en col blanc travaillant dans la finance-ou-quelque-chose-comme-ça.

Je ne suis peut-être pas perdu à jamais. C’est le sentiment bizarre du moment. Mais ne suis-je pas là à élaborer un nouveau mensonge ? Me fabriquer une contre-mesure destinée à me conserver bien propre, bien rangé dans l’alignement parfait du grand beau défilé de la Soumission ? Pourtant, je crois bien avoir ressenti une récente poussée de folie, comme si des tripes me repoussaient enfin par miracle. Une folie saine, pour une fois. Pas de celles que je crains de m’engloutir dans des abîmes. Le doute, encore. Ce vachard bien décidé à subsister. Cependant, j’arrive à me convaincre que la nuit ne m’a pas oublié. Qu’elle ne m’a jamais reproché de l’avoir ainsi plaquée. C’est l’impression qu’elle me donne. Ou celle que je lui prête. Il me faudra du temps pour vérifier ça par moi-même. Elle n’a jamais cherché à m’attirer, préférant me laisser le choix. Mais comment résister à sa tranquillité, son calme feutré, sa promesse de m’accepter tel que je me présente à elle ?

Que je succombe à la facilité, voilà bien qui n’étonnera personne.