C’est un matin comme les autres. Triste constat qui me foutrait presque le bourdon si je ne m’en fichais pas autant. Je me suis encore fait avoir en me croisant dans ce fichu miroir. L’œil hirsute, le poil glauque, le teint terreux et la tenue d’un vieux chiffon raide. Ouaip. C’est bien moi. À y regarder de plus près, l’œil gauche est de plus en plus fainéant. Ça renforce mon air d’idiot du village. Comme si j’avais besoin de ça. Me faire ça de bon matin, c’est pas du jeu. Ce miroir est une belle enflure. Petite consolation en observant que je n’ai pas trop de rides. Si je fais fi de mes cernes et cette barbe plus sel que poivre, je devrais pouvoir continuer à me raconter des histoires pendant quelque temps encore. Si besoin. Mais faut pas rêver non plus.

J’ai encore pris du bide. Je suis plus mastoc que jamais. Mais avec les muscles qui se flétrissent, en prime. Si mes jambes me portent, je ne suis pas convaincu que mes bras puissent me hisser. Le gros singe que je suis est descendu de son arbre il y a fort longtemps, personne ne verra d’objection à ce qu’il reste à terre. L’âge, mon vieux. L’âge et la flemme. Et les gènes aussi, sans doute, non ? Bah. Tu vieillis. Un point, c’est tout. Et mal. Mais au moins, tu es honnête : ton emballage est parfaitement conforme à la qualité du produit. Tu sais pourquoi tu restes encore et toujours sur l’étagère. Et au cas où on viendrait te sortir du rayon, ce serait en connaissance de cause ou au comble du désespoir. À la prochaine période de soldes. Liquidation totale des stocks. Pas glorieux, ça. Mais ça me va.

Faut avouer que, d’un côté, ça m’arrange bien. Ne pas être attirant me maintient un peu plus à l’écart des gens et mon asociabilité m’en est reconnaissante. Parce que j’ai plus que jamais besoin qu’on me laisse tranquille. Je suis fatigué de tout ce tralala relationnel et des apparences. Ça me tire un peu de partout, en ce moment. Et je sens que je ne suis qu’à deux doigts d’exploser. Alors ma tronche en biais et son air patibulaire font office de gardes du corps. Il n’y a guère que les légionnaires de la cloche qui s’aventurent pour me taper un clope ou une pièce ou deux. Ils ne cherchent jamais à entamer la conversation ou à me dispenser leurs bons conseils. Certains jours, on doit même se ressembler. Et ça aussi, ça me va.

Au fil des jours, je sens un grand détachement qui s’installe. Avec mon âge, pour un peu que j’y adjoigne un peu de verve et quelques beaux mots, je parviens presque à faire passer ça pour de la sagesse naissante. Quelle belle histoire ! Quel escroc ! Comme quoi, je joue bien la comédie malgré moi. Je parle de lâcher-prise là où il est plus question de laisser-aller. De laisser-glisser. Parce que je sens bien que ça glisse de mieux en mieux. C’est plus facile une fois qu’on admet qu’on a dépassé la moitié de sa vie. Que tout ce cirque touchera bientôt à sa fin. On nous rebat les oreilles avec cette fameuse « crise du milieu de vie ». Sérieux ? Mais quelle crise ? Tout cela me semble plutôt tenir de la délivrance. C’est en tout cas comme cela que je le ressens, ce lent changement qui s’installe.

Et maintenant, à chaque fois que je croise l’autre cave dans le miroir de ma salle de bain, je me fends d’un petit sourire de satisfaction. C’est plus fort que moi.

Ouaip.
Tu te rapproches du but, mon gars.
Tu te rapproches…