Voilà. Samedi est arrivé. Nous entamons à peine le début de l’après-midi. Le ciel a décidé de ne pas être totalement bleu. Mais il n’a pas encore choisi entre le simple voile brumeux ou la chape plombée de nuages à flotte. Cet olibrius est pénible de se montrer aussi indécis. Et je le suis sans doute tout autant. C’est vrai que je ne me suis toujours pas accordé sur une heure de départ. Mes sacs sont déjà prêts. Et je suis là en train de jouer la montre. Je me sens un peu coupable. Un peu minable, aussi, de n’être toujours pas en mesure de tempérer la faim de ma solitude. Et cette femme, assise en face de moi, me connaît trop pour ignorer que je ne suis déjà plus qu’à moitié présent. Je parierais même qu’elle a déjà senti ma solitude réclamer son dû dès la veille. Moi, pauvre hère, je ne suis même pas fichu de deviner si ça la blesse ou l’indiffère. Ça aussi, elle doit le savoir. Pourtant, elle ne m’en fera pas le reproche. Quelques dizaines de minutes plus tard, je lâcherai un « Bon… Je dois me rentrer… ». Elle se contentera d’acquiescer, de m’accompagner et de me regarder charger mes affaires dans le coffre de la voiture. Elle m’adresse sa consigne habituelle. Celle du SMS en arrivant. J’opine du chef avec un sourire mi-tendre, mi-moqueur. Que je ponctue pour une fois par un « Par contre, ne t’inquiète pas trop rapidement, je pense que je vais rentrer très tranquille… ».

Fermeture des portes.
Bouclage de la ceinture.
Contact.
Un signe de la main.
L’appel d’une autre amante.
La route.

Je n’irai pas jusqu’à dire que j’ai ça dans le sang. Avoir eu un père routier ne suffirait à le justifier. Mais la route ne m’a jamais inquiété. Du moment que je conduis. Pire, j’éprouve du plaisir derrière un volant. La plupart du temps, en tout cas. Mais trêve de rêverie et retour à la réalité, bien terre à terre : la jauge du réservoir m’annonce un « Non, tu ne feras pas le trajet du retour sans passer par une pompe ! ». Bien décidé à ne pas payer mon plein 20 % au-dessus de la blinde d’usage, direction la station la plus proche avant l’autoroute. À croire que pendant ce séjour troulandais, un nouveau choc pétrolier a éclaté : files d’attente à toutes les pompes, ça va me prendre des plombes. Bah. Comme j’ai prévu un retour plan-plan, je me décide à prendre la départementale, en quête d’une autre station. Je prendrai l’autoroute un peu plus loin. Ça ira bien. Après avoir dépassé une seconde station en période de pénurie, je trouve enfin de quoi ravitailler sans avoir à poireauter. Plein fait. Main droite parfumée au gasoil pour cause de pistolet sale, essuyée tant bien que mal avec un mouchoir en papier faute d’essuie-tout disponible. Et ça repart. La voix synthétique de mon GPS s’évertue à me chanter son dernier tube « Faites demi-tour dès que possible ». Que nenni. Il y a une autre entrée pour l’autoroute, quelques kilomètres plus loin. Ça m’ira très bien.

Ouais, au fait… Je suis du genre à activer mon GPS même sur un parcours que je connais par cœur. Non pour que sa voix mécanique ne me tienne compagnie (« Aaaah mais ta gueule ! ») mais cela me fournit les infos trafic en quasi-temps réel et m’affiche mon heure d’arrivée estimée, régulièrement réévaluée. Indispensable, vous êtes d’accord ? Ah ! Et puis Nono-le-petit-robot me signale également les « zones de danger » (« Enfoiré d’hypocrite ! ») d’un signal sonore tonitruant. Pour le coup, à peine quelques centaines de mètres parcourues dans la direction de la prochaine bretelle, Nono passe enfin en sourdine et réajuste l’itinéraire. Et l’estimation d’heure d’arrivée. Plus un pouième de minute. La belle affaire ! Me voilà donc roulant tranquillement, entre sapins et champs, enchaînant les virages longs ou serrés et jouant du levier de vitesses en fonction du relief et de la circulation. Le ciel semble vouloir se dégager. Les couleurs du paysage ne s’en portent que mieux. Paysage plus que familier, d’ailleurs, mais que je n’avais plus apprécié depuis de longues années, ou presque. Ces quelques kilomètres ont dû me murmurer des trucs bizarres. Si bien qu’arrivant à la hauteur de l’embranchement d’entrée de l’autoroute, sans la moindre hésitation, je file tout droit. La prochaine entrée n’est pas loin, repasser un peu par ici, c’est cool. Et tout finit de basculer lorsque le porte-parole des Anonymous se lance dans sa revendication favorite : « Faites demi-tour dès que possible ».

Oh putain !

Maintenant, ça suffit ! Je m’active sur la molette pour lui couper la chique, à cet énergumène. Mieux, tiens ! J’annule le parcours. La paix. Fous-moi la paix ! Machinalement, j’en profite pour changer de musique. Choix au feeling. Bon feeling. Tout est dans le feeling. J’augmente le volume. Coupe la climatisation. Ouvre les fenêtres. Et le toit. L’air rentre. Le soleil, bien qu’encore timide, s’engouffre. Je me fais un rail de pollen qui me fera éternuer sans doute jusqu’à l’arrivée. Je file maintenant vers l’avenir. Comme je le faisais hier. J’ai les Nornes comme passagères. Verdandi est à mes côtés et me pose une main sur l’un de mes genoux. Skuld, sur la banquette arrière, me raconte à l’oreille des histoires improbables et me souffle des projets. Urd, sur la banquette également, ne pipe mot. Elle se contente de regarder par la lunette arrière le ruban d’asphalte que notre voiture rejette. Je suis même surpris de la voir dans un coup d’œil au rétroviseur intérieur. Surpris mais aussi un peu inquiet. Elle est gentille, Urd. Discrète et tout. Mais il vaut mieux s’en méfier. Sous son apparente tranquillité, elle n’a pas son pareil pour vous pourrir l’ambiance. En y réfléchissant bien, je ne sais pas si elle est comme cela avec tout le monde. En gros, avec moi, dès qu’elle l’ouvre, elle me souffle la misère à la figure. Et ça n’a rien à voir avec son haleine…

Notre petit équipage savoure les kilomètres. Presque à un rythme de sénateur. Verdandi est calme, attentive. Je ne sais pas comment elle s’y prend, mais elle ne loupe jamais rien du paysage, de ses détails. Elle n’hésite pas à serrer régulièrement mon genou. « Là, regarde. Sur ta droite, en léger contrebas. Il n’est pas beau ce petit champ de coquelicots ? ». « Oh ! Et là, sur ta gauche, regarde donc la tenue de ce papy ! Quel chapeau amusant ! Tu crois que c’est un pêcheur pour guetter la rivière de la sorte ? Pourtant, je ne vois pas de cannes à pêche… ». Pendant ce temps-là, Skuld, toujours excitée comme une puce, cherche à me distraire. Elle me demande si on ira manger quelque chose à l’extérieur ce soir. Quel bar nous pourrions aller squatter ensuite. Elle essaye de me faire des plans photo. Elle tente d’élaborer mon programme pour demain. Et elle passe son temps à regarder droit devant. Loupant la beauté de ces rayons de soleil qui passent au travers de la tonnelle que nous traversons. Manquant l’azur étrange du bleu de cette rivière. Ignorant les motifs que dessinent les champs aux cultures variées. Skuld déborde toujours d’énergie. Mais, je sais qu’elle ne va pas tarder à s’éteindre. Dans son genre, c’est une sprinteuse. Aussi loin qu’elle puisse voir, elle est rarement fichue de tenir la distance. Grande diseuse, petite faiseuse. Et Urd ne moufte toujours pas. Étrange.

Comme il fallait s’y attendre, Skuld finit par lâcher le dossier de mon siège et se laisser glisser confortablement au fond de la banquette. Je vois ses longs cils papillonner par séquences frénétiques. Je ne lui donne même pas cinq minutes avant qu’elle ne s’endorme. Je m’attendris en la voyant ainsi. C’est amusant. C’est plus fort que moi. Verdandi, toujours aux aguets, me ramène gentiment, mais avec efficacité, à la réalité en me signalant la présence d’un nouveau rond-point. Je laisse échapper un « Ooops… » alors que je ralentis brusquement et corrige la trajectoire. Coup d’œil coupable à Verdandi qui me couve alors de son regard tendre et compréhensif, bien que je pense y détecter une légère touche de réprobation. Dans un sourire, ses lèvres articulent « Redescends un peu sur terre, veux-tu, McFly ? Et as-tu au moins remarqué où nous sommes ? ». Effectivement, non, je n’avais pas remarqué. Ah oui, dis donc. Ça a tout de même pas mal changé, ce bled ! J’ai dû penser ça à voix haute. Ce n’est pas possible autrement. Toujours est-il que Urd sort alors de son long silence à mi-parcours. Sans la moindre once d’agressivité, sans froideur, juste avec son détachement coutumier, elle me décoche sa petite flèche empoissonnée : « Reconnais que tu as une mémoire TRÈS sélective… ». À cet instant, je sais que je vais être à la fête pour le restant du voyage.

Je sens alors que quelque chose se déchire. Ce n’est que la douce désinvolture qui m’habillait jusqu’alors qui s’envole en lambeaux. Rien de grave, vieux. Tu connais. Tu es abonné. C’est triste mais c’est comme ça. Tu es juste un poil détraqué. Rien de bien grave, va. Il y a ce léger malaise qui s’installe. Dans le rétroviseur intérieur, je cherche le visage de Skuld. Mais elle dort, paisiblement. Ses traits me semblent différents. Toujours aussi familiers mais juste différents. Je me tourne dans l’espoir de glaner le soutien de Verdandi. Elle est toujours aussi calme, mais maintenant silencieuse, un peu gênée. Ses traits aussi ont changé. Vient alors cet instant de clarté. Toutes trois partagent le même visage. Seules les expressions changent. La couleur de leur regard aussi, peut-être. Non. C’est la même couleur. Qui varie de la même manière. Il y a juste un léger décalage. Je constate que je suis toujours le même. Je n’ai pas changé. Juste vieilli. Je n’ai pas avancé. Juste fui. Je n’ai pas appris grand-chose. Juste cherché à oublier. J’ai aimé Verdandi, Skuld et Urd. J’ai aimé cette femme qui leur prête ce visage. L’ai aimée plus qu’aucune autre à ce jour. Nous nous étions pourtant mépris. Nous nous sommes donc blessés. Notre séparation en guise de pardon mutuel. Je refais cette même route que nous avons parcourue si souvent ensemble. Mais je la refais seul désormais. C’est comme cela que je suis moi-même, quels que soient les dommages collatéraux. Je ne suis pas dans une boucle. Mais une spirale. Je crois que j’aime cette idée, au fond.

À une petite dizaine de kilomètres de ma destination, je décide d’abandonner la départementale et de me rabattre sur la rocade. Avant de m’y engager, je m’arrête pour débarquer les Nornes. Non sans les embrasser avant de les quitter. Sans rancune. Puis je ferme vitres et toit. Enclenche la climatisation. Réajuste le volume. Retrouve la civilisation. Mon nouveau quotidien. Je me souviens alors que mon frigo est vide comme une banquise. Mais il doit me rester des bières. Oui. Sûr. Je m’engage dans le flot de circulation. Passe le dernier rapport. Règle le régulateur de vitesse. L’animal asocial que je suis retrouvera bientôt son repaire. Question de minutes.

Et, dans mes haut-parleurs, Frank Black entonne

This gravity is feeling like a tether
I wanna, wanna be so high above the weather
All frequency around’
Round ‘round, ‘round ‘round without a sound

And there’s today and there’s two spaces
And too many places not to go to

(…)

Bon sang !
Je l’aurai bien méritée, cette satanée bière !