Comment naît une obsession ? Quelle graine, quel terreau, faut-il pour la planter et la voir grandir ? Un peu plus chaque jour. Sans y prêter attention, sans y accorder de soin particulier. Suffit-il d’un épisode oniroïde d’une poignée de minutes, suivi d’une excitation, d’une exaltation qui, ensemble, donnent l’envie et l’énergie nécessaires pour en consigner les grandes lignes et les points marquants, voire quelques détails infimes et amusants, au sein d’un carnet ? Je me pose réellement toutes ces questions. Aujourd’hui. Hier déjà. De plus en plus souvent.

Quelque chose est désormais là en moi, au plus profond de mon esprit, depuis cette soirée-là. Plus un jour ne passe sans que je n’y pense, plus ou moins subrepticement. J’en viens même à m’interroger si cela n’a pas influencé mes choix de lecture ou, plus dérangeant, mes choix de vie, au cours de ces derniers mois. Oui, ça se compte maintenant en mois. Plus d’un an. Je suis parfois effrayé à l’idée d’avoir entrouvert alors la porte à la folie. Une folie douce ou bien cette folie sans retour que j’ai toujours supposé me guetter. Mais n’est-ce pas également une folie que d’envisager cette folie ? Pauvre de moi.

Me voici à nouveau en train de noircir un cortège de lignes sans queue ni tête. Je crois que mon cas s’aggrave. Je me surprends dorénavant à réellement réfléchir à ce que je pourrais bien faire de cette plante rampante et grimpante qui m’envahit, m’enserre, m’emprisonne. L’arracher. La brûler. C’est hors de question. Ce serait comme commettre le pire des suicides que je pourrais imaginer : souffler la seule étincelle qui a jailli au cours de mes deux dernières décennies. La cultiver savamment, consciencieusement ? N’est-ce donc pas ce que je fais déjà, sans trop m’en rendre compte. Sans vouloir l’admettre. Un conditionnement que je n’aurais pas vu s’installer ou un réflexe qui se serait réveillé ?

Toujours est-il que depuis ce rêve éveillé, de nombreuses choses ont changé. De nombreux choix ont été faits. Et tout cela me semble bien lié, aussi dément que cela puisse paraître. Cette histoire ne cesse de me trotter dans la tête. Un petit vélo qui tourne beaucoup trop vite et qui empiète sur le reste. J’ai donc essayé de poser une sourdine dessus. De lui coller des bâtons dans les roues. Je me suis remis à lire des nouvelles et des romans. Je me suis goinfré des histoires des autres, dans l’espoir fou d’oublier. En vain. À chaque livre que je ferme, le délire revient. Alors je vais écrire.

Écrire cette histoire qui n’en est pas vraiment une, puisqu’elle n’a l’air de n’avoir ni début, ni fin. Écrire ce qui pourrait n’être qu’une suite décousue de petits contes hallucinatoires. Écrire, écrire, écrire. Écrire quand bien même ce n’est pas mon métier, pas ma passion, pas mon talent. Écrire comme un demeuré. Écrire dans un coin, en guise d’exorcisme. Me déverser. Éructer et vomir tous les mots qui viendront. Pour reprendre pied. Pour m’assurer d’avoir mon quotidien bien en main. Pour arrêter de dérailler ici.

Mes chers parents, amis et collègues, pardonnez-moi cette déviance.
Je vous assure que ce n’est pas contagieux.
Je vous promets de me soigner.
Adieu.