Les heures s’étaient écoulées sans que je n’y prête véritablement attention. La lumière était chaude et douce, celle d’une fin d’après-midi annonçant l’arrivée prochaine du printemps. Je levais seulement la tête de par-delà mon écran, mon carnet et mes livres, m’accordant un instant de rêverie après ces longs instants de concentration et d’occupation. Dehors, je percevais encore le chant enjoué des oiseaux. Ce petit récital était malheureusement entrecoupé et perturbé par le bruit d’une faible circulation. Mais rien de bien grave, rien de trop agressif. Ce constat me permit de réaliser que je n’avais pas mis de musique. Et que je n’avais pas été dérangé non plus. Aussi, une pincée de béatitude venait tapisser le petit vagabondage de mes pensées.

C’est alors que je fus pris d’un malaise. Quelque chose dans mon environnement avait changé. Quelque chose avait dû bouger, apparaître ou disparaître, je ne savais pas exactement. Simplement l’intuition d’un état différent, d’un dérangement que je percevais sans parvenir ni à l’identifier ni à le localiser. Un petit epsilon furtif qui venait d’injecter une sensation de désordre dont je ne parvenais alors plus à me débarrasser. Comment cela pouvait-il donc être possible ? Je n’avais rien entendu. Je n’avais rien vu. J’étais demeuré seul et calme. Pourtant, quelque chose, quelque part, dans cette pièce, avait forcément changé. Mon apaisement précédent venait de prendre congé à toutes jambes et avait laissé une place vacante à une panique grandissante.

Je savais que ça ne pouvait être que « Lui ». Je n’avais pas envisagé un seul instant qu’il chercherait à s’immiscer à l’étage, en pleine journée, en pleine lumière, en ma présence. Pourtant, je sentais qu’il s’agissait bien de la source de cet inconfort, de ce frisson sur la nuque, de ce rythme cardiaque qui s’accélérait. Comment avait-il pu ? Qu’est-ce qui l’avait poussé à s’aventurer de la sorte ? Se sentait-il donc de plus en plus fort, au point de quitter son territoire pour venir me chasser sur le mien ? Si tel était le cas, que me restait-il comme chances ? Étais-je définitivement condamné ? Cette angoisse et ces questions eurent l’effet de me calmer progressivement, inscrivant même un sourire sur mon visage face à ce paradoxe.

Je pris une profonde respiration. Je ne tins un instant immobile, le regard dans le vide. Puis je fermai et rangeai mes livres et mon carnet, en prenant soin d’en dresser une pile bien rangée et régulière. Mécaniquement, je m’en assurai une ou deux fois supplémentaires. Question d’espace, de géométrie. De nouveau une grande respiration. De nouveau une immobilité vide. Je sentis que le courage commençait enfin à m’emplir.

Je devais juste lui laisser un peu de temps.
Je devais juste m’accorder un peu de temps.

(Texte perdu, et retrouvé ce jour, daté initialement du 18 mars 2017)