Lire. Puis écrire. Puis lire. Puis écrire. Puis commencer à se souvenir. Les mots des autres m’aident à trouver les miens. Que je combine encore bien maladroitement. Mais ce n’est pas si terrible. Et ce n’est pas vraiment ce qui m’importe sur le moment. Je cherche à débusquer des morceaux de cette mémoire enfouie. Pour cela, je dois apprendre à ressentir, à éprouver, à stimuler mes émotions, jusqu’à pouvoir en reconstruire des modèles de sentiments. Ceux-là, alors, pourront me servir de clés. Tâcher de reproduire consciemment la mécanique inconsciente qui a servi à l’inscription. Une sorte de rétro ingénierie des formats et des protocoles afin de pouvoir lire ces données que je sais présentes et en ma possession.

Aux premiers souvenirs faisant surface de la sorte, tout de suite s’en méfier. Sont-ils bien réels ? Ne suis-je pas en train de les fabriquer ? Je doute. Mais, au fond, je sais que rien de ce qui vient de me passer par la tête pendant ces quelques minutes n’était que pure invention. Chaque élément, pris séparément, fleure bon l’authenticité. Ce n’est pas ma raison qui me le dit. C’est du côté des tripes que ça se passe. C’est l’assemblage de ces briques qui m’inquiète. Les gros morceaux composites. Suis-je vraiment en train de me remémorer de tels blocs complets ? Comment puis-je être certain de ne pas jouer avec des amalgames discutables ? De ne pas romancer l’ensemble ?

Je me rappelle cette petite maison à Lugrin. Cette pièce pas très grande, mais si petite non plus, qui servait à la fois de salon et de salle à manger. De sa télévision allumée sur des chaînes que je ne connaissais pas. Des chaînes qui parlaient italien ou allemand parfois. La TSR, aussi. Je me souviens du poêle et de l’air lourd qui régnait encore un printemps, empli de l’odeur et de quelques vapeurs du chauffage au fioul. Je me rappelle aussi de cette boîte, dans un bois sombre, accrochée au mur, presque au-dessus de la TV. Une petite maison avec une lucarne. Je guettais le moment où elle allait s’ouvrir et qu’un petit oiseau animé allait en sortir pour crier ses « coucou ». Mon passe-temps favori alors que les grandes personnes s’échangeaient des nouvelles.

Je me souviens de sa grande silhouette élancée et de sa chevelure argentée. Je me rappelle qu’il fumait. Pas en intérieur déjà. En tout cas, pas lorsque nous venions leur rendre visite. Peut-être pour épargner le gamin asthmatique que j’étais alors ? Je ne saurai jamais s’il avait deviné que j’étais un rêveur éveillé, un gamin à l’esprit vagabond. Régulièrement, il me faisait un petit signe pour accrocher mon regard et me dire « Tu viens fumer ? ». Mon visage aujourd’hui se rappelle du sourire qu’il revêtait alors. Il se dépliait lentement, prenait mon blouson au passage, puis, devant la porte de la cuisine qui menait à l’extérieur, m’aidait à l’enfiler et veillait à bien me le fermer. Il vérifiait les poches de sa veste pour s’assurer d’avoir cigarettes et briquet sur lui, puis nous sortions.

Nous bifurquions à droite, sur le balcon, pour nous diriger vers la terrasse. Il me racontait une blague, très courte, juste de quoi m’occuper pour les quelques mètres à parcourir. Puis nous nous appuyions sur la barrière, alors que je finissais de rire. Dans le silence, il guidait mon regard. M’invitait à m’enfuir, sans rien dire. Un « C’est permis, mon petit. » qu’il n’a jamais prononcé. Nos regards commençaient par accrocher le vert du champ en pente, presque à nos pieds. Puis glissaient plus loin, vers l’horizon. Plus loin, vers le Lac Léman. Plus loin, vers Lausanne.

Et nous restions ainsi un long moment.
Bien plus qu’il ne lui en fallait pour fumer sa cigarette.