Un couple parmi le flux des passants. Tous deux marchent paisiblement, côte à côte, de conserve, regardant bien droit devant eux. L’expression de leur visage est en parfait accord : une neutralité presque paisible, une presque absence. Dans le même temps, ils s’opposent dans une dispute tonitruante. L’abîme entre leur expression corporelle et cette engueulade publique est d’un contraste si saisissant, un instant improbable. Je reste d’abord vaguement stupéfait. Jusqu’à déterminer, enfin, l’impression que me laisse cette scène. Je sais, maintenant. C’est comme regarder la séquence d’un film à laquelle on aurait apposé le doublage d’une autre.

Elle vocifère. Elle hurle. Éructe des phrases incompréhensibles. Pleure. Manque de s’étouffer dans ses sanglots. Se tait un instant. Pour mieux reprendre ses envolées sonores. Sa voix est grave, rauque. Je n’entends qu’elle mais je ne la vois pas. L’omniprésence de ses vocalises m’empêche de la localiser facilement. Il faudra les gesticulations d’un homme, tentant de signaler un problème au conducteur du tramway en approche, pour que je finisse enfin par la situer. Silhouette fine, vêtue d’un jean blanc et d’un haut en mailles bleu foncé, affalée de tout son long sur les rails, face à terre. Comme victime d’une gravité qui ne serait plus vraiment terrestre. Qu’une profonde et violente force d’attraction collerait ainsi au sol.

Un amas de particules en fusion. Leurs deux corps n’en forment qu’un. Un corps composite qui demeure plus jeune que mon corps unique, j’en suis persuadé. Adultes pour l’état civil, les enfants qu’ils étaient, il y a quelques saisons encore, subsisteront peut-être jusqu’à la fin de l’été. Lui n’est pas très grand. Elle est plus petite que Lui. Ses bras à Elle, sous sa veste à Lui, l’enlacent. Ses bras à Lui, sur son pull à Elle, l’enserrent. Son nez à Elle dans son cou à Lui. Son nez à Lui dans ses cheveux à Elle. Parfois, leurs têtes bougent légèrement, le temps de murmures et de regards dans le blanc des yeux. Ils attendent.

Un tramway arrive. Puis repart. Le corps composite n’a pas bougé. La fusion suit son cours. Un autre tramway. Une fille élancée et énergique en descend et s’approche d’eux. Lui lève la tête et adresse un immense sourire. Son étreinte se relâche. La petite Elle se détache lentement en pivotant. Son visage déjà radieux s’illumine encore un peu plus, si cela était seulement possible. Elle dégage l’un de ses bras à Elle de sous sa veste à Lui. Pour s’enrouler autour du cou de la fille gazelle. Elles se pressent l’une contre l’autre. S’embrassent fougueusement. Se compressent. Lui glissant lentement de côté pour laisser place. Elles partiront dans un sens. Lui dans l’autre. L’innocence vers le nord. La passion vers le sud. Ou le contraire, qui sait.

Sa silhouette grise se déplace lentement. Une démarche faussement nonchalante. Une démarche marquée par le poids de la fatigue. De l’ébriété exagérée pour une journée à peine entamée. Il sait ce qu’il fait. Où il va. Mais apparaît hésitant. Problème d’horizon. Souci de stabilité. Il garde le dos rond. La tête enfoncée entre ses épaules. Baissée pour observer ses pieds qui avancent. Balançant légèrement ses tresses. Son sac à dos, gris aussi, finit de lui donner une allure de bossu maudit. Une canette de bière à la main. Sa peau noire est sans doute la partie la plus lumineuse de la masse qu’il forme. Calme. Lent. Patient. Absent de l’ici et maintenant. Il attendra trois passages avant de se décider à monter dans le tram.

Elle est petite et menue. Le gabarit d’une enfant. Ses cheveux bruns emprisonnés dans un chignon strict et serré. De trois-quarts, des lunettes semblent lui manger le visage. Elle se tient droite. Marche par petits pas rapides. Précis, toujours dans la même cadence, qu’elle tourne ou pas, perchée sur ses talons hauts. Sa mallette à roulettes en guise de traîne d’une mariée sans mari. Le corps d’une enfant. La grâce d’une danseuse. L’allure d’une cadre dynamique. Ses jambes dans des bas noirs. Sa croupe soulignée par sa jupe. Sa taille fine accentuée par sa veste de tailleur. Descendue du même train, elle file devant moi comme un poisson pilote. Escalators, escaliers, couloirs, portes, passages à droite, passages à gauche. Je la suivrai ainsi, sans la poursuivre, jusqu’à ce que Saint-Lazare nous sépare. Elle se dirigera vers la 13. Je continuerai en direction de la 14.

Combien sont-ils ? 6 ? 7 ? 8 ? Plus que ça ? Je ne vois pourtant qu’une ambulance, gyrophares allumés, sirènes silencieuses, garée à proximité. Ces pompiers l’encerclent. Ils se tiennent à distance respectable pour la laisser respirer. Pour ne pas l’oppresser. Mais ils restent près, prêts à lui bondir dessus si le besoin venait à se présenter. Tout ce beau monde au bord du quai. Quelques dizaines de secondes seront nécessaires pour comprendre qu’ils ne cherchent pas à la contraindre. Juste à la protéger. La protéger d’elle-même. La protéger d’un déraillement qui la projetterait sous les roues d’un tramway. Elle doit avoir la trentaine. La peau cuivrée, les yeux mouillés et fous. Les cheveux ébouriffés. Elle porte un jean blanc. Un corsage aux manches mi-longues, et aux mailles épaisses bleu foncé. Elle semble aux abois. Parfois elle aboie.

Et tous les autres, les pires, les béats, les malins, les contents-d’eux, ceux qui croient savoir, qui sourient d’un air entendu, les obèses et les restés jeunes, les crémiers, les décorés ; les fêtards en goguette, les gominés de banlieue, les nantis, les connards. Les monstres forts de leur bon droit, qui te prennent à témoin, te dévisagent, t’interpellent. Les monstres avec leur famille nombreuse, avec leurs enfants monstres, leurs chiens monstres ; les milliers de monstres bloqués par les feux rouges ; les femelles glapissantes de monstres ; les monstres à moustache, à gilets, à bretelles, les monstres touristes déversés par paquets devant les monuments hideux, les monstres endimanchés, la foule monstrueuse.

Georges Perec - « Un homme qui dort »