J’aime pas les gens. Je ne les déteste pas non plus, notez. Ça serait leur accorder un intérêt que je n’éprouve pas. En fait, c’est plutôt ça : je ne m’intéresse pas aux gens. C’est tout. Je me fous de leur quotidien. Ni plus, ni moins que je ne me fous du mien. C’est peut-être pour cela que l’histoire et les biographies me font chier. À la limite, les autobiographies peuvent éveiller ma curiosité. C’est traître, les autobiographies. Ça raconte rapidement ce qui voudrait être caché. Voilà. De la curiosité, à la limite. Pas d’intérêt sinon.

Par contre, j’aime bien observer les gens. Plusieurs fois par jour, perché sur mon balcon, un clope au bec, je regarde les passants passer. À pied, à vélo, à trottinette ou à je ne sais quoi encore. La façon de s’habiller. Celle de se mouvoir. La manière de se tenir. Le détail amusant qui me signifie qu’une personne passe automatiquement du « je suis » au « je parais » dès qu’elle ne se sent plus vraiment seule ou hors de portée du regard d’autrui. Ça m’amuse. C’est toujours de la curiosité. Toujours pas d’intérêt. Et je veille à fuir l’indiscrétion, aussi.

J’ai jamais aimé les gens. Pas plus que je ne les ai détestés. Par contre, c’est assez récent, cette manie de les observer. Je me demande régulièrement à quoi ça peut bien se rattacher. Aux longues attentes dans des halls de gares ? À la pratique de la photographie ? À la lecture de certains romans, certaines nouvelles ? À la solitude ? À ma marotte du moment parsemée de sociologie, psychologie, et de plein d’autres trucologies ? Ou juste par égoïsme ? Genre, j’observe les gens pour mieux m’observer moi, en fin de compte. Ça ne me semble pas impossible. Je ne me pense pas désespéré à ce point, tout de même. Mais ne sait-on jamais…

J’aime bien observer les gens. C’est une bonne façon de ne pas s’impliquer. De ne pas risquer de s’attacher. Il m’est déjà arrivé d’en voir se détacher du lot. Je m’y suis intéressé. Je m’y suis lié. Je m’y suis brûlé. D’une manière ou d’une autre. C’est simple : je me brûle dès que je ressens. C’est un sujet que je ne maîtrise pas, les sentiments. Et ça m’ennuie. Ça me renvoie à mes incapacités. Ça souligne mes failles, mes faiblesses. Ça crie mon manque de qualités. Ça hurle en moi mon déséquilibre. Ça me rappelle trop ce que je suis.

Finalement, c’est peut-être pour ça que je n’aime pas les gens mais que je les observe. Ça me permet de tuer le temps, le temps que le temps me tue.

C’est de bonne guerre.