Chaque jour, je grave une encoche sur un pan de mon esprit. Comme un cliché. Celui d’un prisonnier faisant de même sur l’un des murs de sa cellule. Ma prison est bien plus dorée, c’est indiscutable. Je suis ma propre cage. Lorsque je ne l’incarne pas, je la projette. Elle n’a pas de barreaux aux fenêtres. Elle n’a pas de fenêtre. Mais il me suffirait parfois de lever la tête. De fixer mon regard tout là-haut pour me rappeler un instant que mon enclos est à ciel ouvert. Que je peux alors m’émerveiller d’un ciel plus bleu que dans mes souvenirs de la veille. D’une lumière plus chatoyante que celle qui brûlait encore mes yeux hier.

Mais je ne suis pas prêt. Ces lueurs me blessent toujours autant qu’elles m’attirent. Alors je baisse le regard. Me rapproche de ce mur. En contemple les sillons présents dans l’attente d’en graver un nouveau. Demain. Demain ? Demain me semble si lointain. Si abstrait. Si illusoire. Pourquoi déjà penser à demain ? Je suis à peine capable de profiter d’aujourd’hui. Plus capable qu’hier. Moins capable que demain, en secret, je l’espère. Mais en soi cet espoir ressemble à un petit échec. Celui de ne pas être pleinement dans l’instant présent. Dans cette cage qui ne demande qu’à être quittée par les hauteurs. Fait indéniable que j’occulte toujours par des pensées torturées.

Lorsqu’il m’arrive de décoller le nez de cette paroi, je ne sais plus trop ce que je vois. Un calendrier sans dates ? Une partition sans notes ? Ce sont pourtant des traces des jours passés. Une transcription primaire de mon passé. Une grande carte perforée ? J’imagine un instant ces morceaux pour les orgues de barbarie. Je crois un instant qu’il me suffit de faire glisser mes doigts sur ces entailles pour entendre la musique de ma vie. Une valse ? Une balade ? Une symphonie ? Non. Rien de cela. Tout ce que j’entends n’est qu’une cacophonie de bruits blancs et de légers craquements. Ce n’est pas possible. J’étais là tous ces traits-là. Quelque chose devrait forcément en ressortir.

Allez, quoi !
Je me contenterais même d’une simple ritournelle…

Mais non.
Rien d’autre que les crépitements du silence.

J’en pleurerais sans doute, si je savais éprouver de la peine. Mais seuls le désespoir et la colère s’activent naturellement en moi. Saloperie de fêlure. L’enduit de colmatage dont je l’ai emplie ne fait que contenir les effets. Juste ce qu’il faut pour m’aider à conserver la tête froide. Alors je comprends. Comment veux-tu inscrire les sensations d’un moment dans ces petits sillons ? Du moment que tu ne vis pas pleinement l’instant, tu ne le ressens pas. Tu ne le vibres pas ! Idiot que tu es ! Même pas fichu de laisser quelque chose à restituer… À cet instant, je songe à fermer mes poings pour en frapper la roche. Une profonde inspiration m’aide alors à changer mes plans.

Les yeux clos et les sanglots secs, j’écarte les bras et me colle sur ce rempart. Ce mur que j’ai bâti au fur et à mesure que j’y ajoutais un cran journalier. Et je me souviens. Je me souviens qu’il était supposé me protéger. Je m’en étais convaincu. Hier encore, cette idée m’a sans doute effleuré. Et combien de fois m’y suis-je éraflé ? Ce rempart, je l’ai voulu sans ouverture. Pas même une meurtrière. Pour me sentir à l’abri. Pour me sentir isolé. Isolé. Isolé ? Alors, je suis vraiment seul ? Une nouvelle inspiration. Encore plus profonde. Dans ce calme retrouvé, j’ouvre grand les paumes de mes mains. Je colle ma poitrine contre la pierre. Doucement, je porte une oreille contre cette surface à la froideur minérale. Et j’écoute. Et j’entends d’abord mon cœur qui bat. Et je crois pouvoir entendre au-delà la musique de la vie.

Oui.
Là.
Tout près.
Juste de l’autre côté.