Au travers des stries du volet roulant s’infiltre timidement la lueur pâle du petit matin. Dehors, les boulevards sont encore calmes. La ville ne fait que s’éveiller. Tout juste le feulement du tramway approchant. Le sifflement à peine perceptible de ses freins lorsqu’il s’arrête. Puis le tintement cristallin de sa cloche au moment de s’élancer vers la prochaine station. La chambre se teinte d’aube. Un grand lit presque vide. Aux draps légèrement froissés, tout juste tièdes d’une nuit paisible. Un bref instant, un sourire s’inscrit, fugace, naturel, réflexe. Peut-être paradoxal.

Avec un pan de baie vitrée entrouvert, la cuisine laisse entrer les premiers klaxons et vrombissements de moteurs du trafic urbain. Pas encore une heure de pointe. Juste quelques ouvreurs de la piste aux fous. Rien de suffisamment bruyant pour couvrir le bruit du petit noir que crache, pour la première des nombreuses fois de la journée, la machine à expresso. La couleur chatoyante d’un jus de fruits. L’odeur beurrée d’une viennoiserie. Seconde scène. Décor plus lumineux. Ambiance passive agressive. Le véritable réveil. Un petit froncement de sourcil songeur joue un instant des coudes avec le restant de sourire.

Une première gorgée de café. Les articulations perdent de leur raideur. La tête, les épaules, le dos se redressent peu à peu. En ligne de mire, la preuve que la Bastille n’a pas été prise. Elle est toujours là et bien là. Paisible ou en proie aux invasions nuageuses. Ça dépend des jours. Tout comme la suite. La même routine aux multiples epsilon près pour les jours travaillés. La même inconnue pour les autres journées. Celles sans programme établi. Sans contrainte ni pression. Seules certitudes : les phénomènes aléatoires. En fonction de la météo. Du chaos intérieur. De la couleur des heures. Du sens de la vie et du vent plus que de celui des aiguilles.

Finit par venir le soir. Le rasant orangé irradie pendant quelques heures le salon. Jouant de la géométrie et des ombres chinoises. Chamboulant la perception de la perspective de la pièce. S’amusant à dissiper un peu plus l’attention amoindrie d’un esprit fatigué. Tôt ou tard, les ténèbres cherchent à s’immiscer à leur tour. Elles y parviennent un temps. Une invasion vite vaine. Contrée par les étoiles électriques de la cité. Repoussée par une musique qui bâtit un inébranlable mur du son. Les ombres se mettent à danser. Les pensées à chanter. Au fur et à mesure que la nuit s’approche, la folie s’installe, la psyché titube gauchement.

Mais rien de méchant.
Rien de dangereux.
Rien à craindre.

Juste un léger vertige avant de dormir.
L’ivresse de la solitude.