#1. Ramasser les mots

Comme à chaque fois que je reste longtemps sans écrire, la reprise se montre compliquée. Laborieuse. Douloureuse. Tout s’emmêle. Rien ne vient plus naturellement et les efforts s’imposent. Dans ces moments-là, je me rassure en me disant que ce n’est pas mon métier. Je plains alors ceux dont c’est le cas et qui pourraient souffrir d’un tel passage à vide. J’envie un temps ma condition. Mais juste le temps nécessaire pour réaliser à quel point ces satanés mots sont capables de me garder sur pieds. Cette écriture en guise de déversoir est une autre forme d’air que je respire. Quand je n’écris pas, je m’asphyxie. Quand les mots ne viennent pas, j’ai le souffle court. Ça me semble tellement difficile à expliquer. Ça semble tellement stupide à dire ou à écrire. Mais ça va toujours un peu mieux une fois que c’est fait.

Alors que je commençais à ramasser avec peine mes premiers mots du jour, hier matin, une coïncidence bien heureuse s’est présentée sous la forme d’un clignotement de flux du côté de chez David. Juste de quoi me permettre de lâcher prise un instant. D’admettre que j’ai parfois besoin de réapprendre à respirer, de reprendre mon souffle et de m’accorder de publier des pensées inabouties.

#2. Le noir et blanc du quotidien

Je ne suis pas un grand fervent des chaînes et je suis souvent très fort pour me défiler. Mais lorsque Franck m’a passé la patate chaude pour celle-ci, je n’ai pas cherché à jouer l’esquive. L’idée de publier une photo, en noir et blanc, de son quotidien, pendant une semaine, sans que n’y figure le moindre humain, sans que ne l’accompagne le moindre commentaire, m’a suffisamment plu pour que je me laisse prendre. Pas le moindre regret, au final. Après coup, je vois cela comme un exercice intéressant à poursuivre hors contexte chaîne. Intégrer comme routine la photographie de ma routine. Comme une occasion d’être plus attentif à l’insolite omniprésent mais que nous ne savons plus détecter.

Pour ma part, il n’y a aucun intérêt à la photographie technique. Il s’agit plus d’une envie de photographie documentaire et des opportunités. D’un léger changement d’angle dans le regard que je porte sur mon environnement et mes automatismes quotidiens. Je réfléchis assez peu à mon quotidien, au point de trop m’en désintéresser. Pourtant, avec un peu plus de vigilance, il devient possible de mesurer les menus changements lorsqu’ils se produisent et la façon dont ils s’installent. À quel point nos petits gestes, nos petites habitudes influencent-ils ou sont-ils influencés par notre façon d’être et de penser ?

Dans un registre plus terre à terre, je dois admettre que je suis de moins en moins à l’aise avec le seul noir et blanc. Pour ce petit jeu, je me demandais même quel en était l’intérêt, au fond. Et puis, les lumières de ces dernières semaines ne me semblaient pas non plus les plus intéressantes pour des clichés en noir et blanc. Avec le recul, j’admets que cela peut être une bonne manière de neutraliser l’époque, de rendre l’image un peu plus intemporelle en lui ôtant les couleurs du moment et les capacités actuelles à fixer ces dernières. Alors c’est décidé : si je poursuis l’exercice, je resterai au noir et blanc. Par contre, je m’accorderai d’avoir parfois des humains dans le cadre.

#3. Ceci est mon corps

Lors de son annonce, l’année dernière, l’inscription en ligne n’était pas encore effective au moment de ma visite. Je m’étais donc promis d’y retourner, à l’occasion. Au fil des mois, j’avais presque fini par oublier. Aura-t-il fallu une journée de fatigue annonciatrice d’une sérieuse grippe pour m’y conduire à nouveau, ou ne s’agissait-il alors que d’une simple coïncidence ? Toujours est-il que, mi-janvier, je me suis rendu à nouveau sur le site du Registre national des refus de don d’organes. Et… Je me suis inscrit, sans véritable hésitation. Mais sans hésitation ne signifie pas sans questions. Bien au contraire, dans mon cas.

Si je devais illustrer les paradoxes dans lesquels je patauge régulièrement, cela serait un parfait exemple. De fait, le don d’organes, je suis pour. Je chéris même ce principe de « consentement présumé » qui simplifie tant les choses et permet ainsi d’assouplir les modalités du don d’organes en France. Il s’agit ainsi de généraliser et de favoriser, tout en permettant à ceux qui le souhaitent, comme moi, de s’y extraire par le biais d’une inscription sur le registre de refus. Cette inscription n’est pas gravée dans le marbre, il est possible d’y revenir soit pour l’affiner, soit pour l’annuler. Et je considère cela comme une très bonne chose. Je n’aurais qu’un reproche à émettre : un refus de don n’entraîne pas un refus de greffe systématique. Par simple réciprocité, en ne donnant pas, je considérerais comme normal de ne pas recevoir. Évidemment, lorsqu’il s’agit de greffe, le receveur peut être en mesure d’émettre son désaccord. Mais est-ce vraiment le cas dans les faits ?

Mais la vraie question à laquelle je me dois de répondre est pourquoi je ne souhaite pas être un donneur. Non pas en quête de justification, j’estime que cela ne peut pas être exigé, mais simplement pour être en mesure d’apporter les justes explications à quiconque viendrait un jour me demander. J’en suis, là aussi, encore au stade du bafouillage. Étant non croyant, je peux d’emblée écarter toutes considérations religieuses. Il n’en demeure pas moins une conviction personnelle dont j’identifie difficilement les sources, dont je ne comprends moi-même que très peu les causes. Parmi mes quelques pistes, je pourrais dire que j’ai toujours eu un problème de tolérance de mon corps. De cette enveloppe. De cette carcasse. Sans pour autant que cela ne soit lié à l’esthétique, ni à la santé. Ce qui revient surtout est ce sentiment de n’être que de passage et, en cela, de devoir éviter de laisser trop de traces.

Oui, j’ai encore de quoi cogiter un bon moment…

En attendant, le retour de ce sujet en bonne place sur ma table de travail m’a - enfin - fait mettre le nez dans « La construction sociale du corps » de Christine Détrez. Petit livre qui devrait me permettre de faire un bon tour d’horizon de mes influences éventuelles.

#4. En catimini, s’effacer

Parler de ne pas laisser de traces est une chose. Prendre soin de les effacer en est une autre. Il est surtout question de mes traces numériques, pour l’instant.

Comme Olivier qui annonce l’avoir déjà fait de son côté, j’envisage également de supprimer mon compte LinkedIn. J’ai toujours entretenu une relation ambivalente avec ce réseau « professionnel ». Avec le temps, les choses s’éclaircissent : LinkedIn n’a plus grand-chose de professionnel comme je l’entends. Ça ressemble de plus en plus à un Facebook qui ne voudrait pas dire son nom, les VRP et les cravates en plus. Du « personal branling », du démarchage intrusif, parfois à la limite du tapin. Je ne supporte simplement plus. Je m’accorde ainsi le temps de terminer quelques échanges sur la messagerie interne et d’organiser un restant d’utilisation dans le cadre des besoins de mon travail actuel et puis je m’offrirai ce cadeau : une fermeture franche et  sèche.

Le compte Twitter pourrait bien suivre. Sans doute pas de la même manière. Sans doute avec une fin un peu moins brutale. Devenir silencieux là-bas. Le consulter plus rarement. Voir comment sortir quelques contacts appréciables et appréciés de cette seule sphère afin de les maintenir ailleurs et différemment. Ce n’est pas la première fois que j’en parle, loin de là. Sauf que, maintenant, j’y suis presque. Dès l’origine, Twitter, c’était principalement pour le fun : dire des bêtises, relayer des photos de chats ou des vidéos idiotes et rire des bêtises des autres. Désormais, il est quasiment impossible de consulter Twitter sans risquer quelques aigreurs. Je n’ai vraiment pas besoin de ça. J’en ai déjà bien assez comme ça, des aigreurs…

Il va également falloir que je prenne le temps nécessaire pour réfléchir à et organiser ma « succession numérique ». Décider de ce que je souhaiterais qu’il advienne de ce site, par exemple, et des quelques comptes en ligne que je pourrais encore avoir si je venais à trépasser soudainement. Pour les comptes de service, c’est vite vu : destruction immédiate, je vous prie. Pour ce site, c’est un peu plus compliqué. Non que j’y tienne particulièrement, mais simplement du fait que sa valeur m’est autre. Et puis qu’il y a également matière à paradoxes. Mais on rejoint là les autres traces, plus matérielles, elles.

Ça devient alors un sujet subtilement différent.
Et je vais tous nous en épargner pour aujourd’hui.
Merci qui ?