D’aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais écrit le moindre bout de code avant d’avoir d’abord griffonné quelques idées sur un bout de feuille papier quelconque. Je me retrouve donc souvent à m’interroger sur mon rapport avec ce support. Pourquoi y suis-je tant attaché ? Pourquoi donc est-ce que j’y reviens, que j’y repasse de manière presque systématique ? Serait-ce une simple question d’habitude ? Voire le conditionnement résiduel d’une époque que les « millennials » n’ont pas connue ? Ou, peut-être, s’agit-il d’une réelle béquille cognitive ? J’avoue que mes faveurs vont à cette dernière éventualité. Peut-être serai-je bientôt en mesure de valider ou d’invalider cela au gré de mes prochaines lectures. J’avoue m’être volontairement tenu éloigné des sujets traitant de la cognition, des neurosciences ou de la psychologie cognitive pendant tous ces mois, en cela collectant de possibles références qui auront tôt fait d’augmenter mon tsundoku. Mais je m’égare.

Pour en revenir à cette association entre le code et le papier, je ne parle pas d’écrire le code sur le papier. Cela ne m’est quasiment plus arrivé depuis mon adolescence puisque, à partir de ce moment, j’ai presque toujours été à proximité directe d’un périphérique me permettant de saisir le code dans l’environnement qui est naturellement le sien. Néanmoins, je me surprends parfois à « dessiner » l’ossature d’une routine sous la forme d’un pseudo-code avec un crayon et une feuille quelconque. Au final, dans mon quotidien consacré principalement à toute chose informatique, je suis un consommateur excessif de bloc-notes papier. Une vraie calamité environnementale. Mais au cours de toutes ces années, je n’y consignais jamais que le quoi et le comment. Presque exclusivement. Venaient parfois s’y ajouter quelques notes liées aux corrections ou mauvaises pistes suivies, à des fins de petits cailloux pour ma mémoire, mon expérience et, ainsi, éviter de commettre des erreurs analogues lors de mes développements futurs.

Un tel fonctionnement engendre vite un chaos de notes écrites. Ces dernières étant trop souvent dispersées pour cause d’opportunité des supports. Des mots, des idées et des schémas trouvent refuge sur les morceaux de papier qui se présentent là aux moments précis de mes besoins, sans préméditation et donc sans organisation. La conséquence la plus directe est régulièrement une perte de temps : savoir que j’ai noté quelque chose sur le sujet qui m’importe actuellement mais sans plus savoir exactement où. À part « dans un bloc ». Plus indirecte est celle de la « perte provisoire » d’information qui résulte des circonstances : je sais que j’ai cette information quelque part, mais je ne sais plus où exactement et le temps dont je dispose m’impose un choix entre rechercher ma précédente trace de cette information ou bien devoir la reconstituer dans l’urgence du moment. Après la calamité environnementale, voici venue la catastrophe attentionnelle. Malgré ces faiblesses constatées et reconnues, je me corrige difficilement et tends inexorablement à reproduire ces faux pas.

Lorsque j’ai décidé de m’attaquer à compléter la mécanique et les fonctionnalités du présent site, il y a plusieurs semaines de cela, je me suis instinctivement retrouvé sur le point de commettre les mêmes idioties : je me suis jeté sur la première feuille vierge du premier bloc-notes que j’avais à portée de main pour y consigner les premières grandes lignes. Sauf que, pour une fois, j’ai eu une réaction presque immédiate. Un léger temps de flottement. Suffisant pour prendre du recul et juger sans tendresse ce que je m’apprêtais à faire. Je me suis donc arrêté pour me mettre en quête d’un support que je dédierais complètement aux bricoles que je comptais réaliser pour ce site. À défaut d’un bloc-notes vierge, dans un format adapté, j’ai pensé à ces quelques petits cahiers que j’avais reçus en guise de cadeau pour me remercier d’une commande de carnets. Même format que mes carnets. Même ambiance perçue, malgré une qualité de papier bien moindre. Moins de pages et la possibilité de les ouvrir bien à plat. Allez… Pourquoi pas ?

Me retrouver ainsi dans une atmosphère familière d’écriture a introduit un changement dans ma manière de réfléchir à ce que je voulais faire. Il ne s’est soudainement plus agi de notes au sujet du quoi et du comment. C’est une discussion, presque un débat, qui s’est instaurée au sein de ces pages, au sujet du pourquoi. Je me suis donc retrouvé à écrire sur les raisons qui me conduisent à développer telle ou telle fonction, mais également à interroger leur bien-fondé. Je ne parle pas des aspects techniques. Ce sont véritablement les motivations derrière l’envie ou l’idée que cette démarche débusque à ma plus grande surprise. Dans ce petit cahier se succèdent donc des schémas, des listes numérotées, des diagrammes et des questions, des réflexions qui ne portent absolument pas sur l’implémentation technique mais plus sur mes attentes et mes doutes quant à la finalité et la portée de ces réalisations. Je ne doute pas que cela puisse faire sourire nombre d’entre vous, soit déjà coutumiers d’un tel mode de travail, soit totalement hermétiques à ce qui peut sembler de l’ordre des balivernes.

Je ne sais pas encore ce que cela produira sur la durée. Pour l’heure, je trouve cela rafraîchissant et particulièrement stimulant. Et sain. De fait, cela me permet de formaliser explicitement mes intentions. Je peux alors m’y reporter à diverses étapes de l’avancement. Pour vérifier que, durant la phase de codage, je ne me suis pas laissé emporter et que j’ai bien produit quelque chose qui reste en pleine adéquation, qui colle toujours au plan. Mais aussi pour réviser ces bases de travail et leurs objectifs, relativiser leur importance et à nouveau me demander si cela peut bien être aussi utile que je le pense, aussi adapté au but recherché que je l’espère. À la documentation du code, à l’historique des tickets et des messages de « commit » qui jalonnent l’histoire technique d’un développement, ce cahier documente l’évolution de la pensée et des motivations qui nourrissent le projet. Et je ne peux m’empêcher d’y voir quelque chose d’important, pour peu que je parvienne toujours à faire preuve d’esprit (auto) critique. Soyons fous et osons le dire : le rôle d’un tel cahier me semble être celui de garant de la philosophie d’un projet, là où tout le reste ne se contente que de sa gestion. En cela, je ne peux m’empêcher de le considérer comme un nouvel outil précieux.

Loin de relever d’une expertise purement technique (comme veut le faire croire le discours économiste régnant), l’activité consistant à faire attention relève d’une véritable sagesse environnementale - une écosophie - au sein de laquelle l’orientation des fins est indissociable du calcul des efficacités. Les analyses mettant en lumière les mécanismes d’une économie de l’attention méritent certes de nous intéresser en révélant les nouvelles dynamiques qui se surimposent à l’économie traditionnelle, concentrée sur la production marchande des biens matériels. Mais ces analyses demandent à être recadrées dans la perspective plus large d’une écosophie de l’attention, seule capable d’articuler les cinq niveaux de réagencements écologiques nécessaires à la reproduction des formes de vie que nous valorisons. L’écologie biophysique de nos ressources environnementales, l’écologie géopolitique de nos relations transnationales, l’écologie sociopolitique de nos rapports de classes, l’écologie psychique de nos ressources mentales dépendent toutes de l’écologie médiatique qui conditionne nos modes de communication.

Yves Citton - “Pour une écologie de l’attention”