Je m’assieds parfois devant ce clavier et cet écran et me demande pourquoi. Pour quoi faire ? Où cela peut-il bien me mener ? Qu’est-ce que ça peut m’apporter ? Est-ce une envie ? Un désir ? Un besoin ? Une addiction, peut-être ? Je me pose régulièrement ces mêmes questions lorsque j’ouvre mon carnet papier et y pose la plume. Ou lorsque je m’installe dans le canapé le temps de lire un premier lot de pages d’un énième livre. De là à dire que c’est en passe de devenir une obsession me semble tenir de l’euphémisme.

Dans les faits, je m’éloigne progressivement de la pratique de l’informatique pour m’interroger à son sujet, sur sa place, sur l’importance que je lui ai donnée dans le déroulement de ma vie. Non que je m’en détourne, au contraire. Ce serait une erreur de ma part. De toute manière, je me sais sur le point de remettre sérieusement les couverts pour les choses techniques. Mais avant cela, je dois finir de m’éclaircir les idées. De m’assurer d’appliquer mes quelques compétences à bon escient. C’est-à-dire créer plutôt que produire, apprendre quand faire et quand s’abstenir de faire, etc.

L’homme et ses extensions ne constituent qu’un seul et même système. C’est une erreur monumentale de traiter l’homme à part comme s’il constituait une réalité distincte de sa demeure, de ses villes, de sa technologie ou de son langage. Cette interdépendance de l’homme et de ses extensions devrait nous faire accorder plus d’attention à celles que nous créons non seulement dans notre propre intérêt, mais aussi pour ceux auxquels elles risquent de n’être pas adaptées. Le rapport de l’homme avec ses extensions ne représente qu’un mode particulier et une forme spécialisée du rapport général des organismes avec leur environnement. Mais lorsqu’un organe ou une fonction reçoivent une extension, le processus évolutif s’en trouve tellement accéléré que celle-ci peut être amenée à remplacer ceux-là. C’est ce que nous constatons dans le cas de nos villes dans le développement de l’automation. Norbert Wiener y faisait allusion quand il prévoyait les dangers de l’ordinateur qui est une extension spécialisée du cerveau humain. Dans la mesure où nos extensions sont privées de sensation et surtout aussi de parole, il est nécessaire de leur intégrer des systèmes de feedback de façon à demeurer informés de ce qui se passe en particulier dans le cas des extensions qui modèlent le milieu naturel ou s’y substituent.

Edward T. Hall - “La dimension cachée”

Je me limite volontairement à l’informatique, mais ce questionnement concerne la technologie en général. D’outil, je me surprends de plus en plus à la remarquer comme fin en soi, comme une véritable aliénation. Comme un ensemble de mensonges que notre société se raconte à elle-même et décide de croire, qu’importe si cela la conduit à sa propre perte. Souffrons-nous désormais de notre technologie ? Et notre technologie ne souffrirait-elle pas de nous, de notre société ? Partant du principe que la technologie serait notre prolongement, que de prothèse elle serait devenue substitution et serait ainsi indissociable de notre écosystème, il semble logique de prendre en considération la notion de rétroaction.

Nous vivons une époque empreinte de « solutionnisme » : à chaque mal, chaque problème, son remède, sa solution technologique. Le slogan « There’s an app for that » poussé à son paroxysme. Et si, en recourant systématiquement à la technologie pour nous soigner, nous ne faisions qu’aggraver nos maux ? Et si, par la « gadgétisation » rampante que cette démarche entraîne, nous ne faisions qu’affaiblir notre technologie ? Je ne veux pas dire que la technologie est mauvaise ou néfaste. Pas plus que je ne veux en chanter les louanges. Elle ne prend valeurs sociale et morale que dans l’usage que nous en faisons, dans les motivations qui nous poussent à la concevoir et à l’intégrer. Ces doutes m’ont accompagné loin de ma zone de confort. Loin de mes quelques domaines de prédilection, essentiellement techniques, évidemment.

Un très grand nombre d’études abordant les changements psychologiques, politiques, sociaux et économiques ont reconnu et attesté les transformations considérables qui sont allées de pair avec les technologies numériques. Ce sont pourtant les gens qui poussent à ces changements en prenant des décisions innombrables quant à la manière d’utiliser les technologies. Cette leçon était claire au tout début d’Internet, quand les utilisateurs s’emparaient de son potentiel de communication et particulièrement des navigateurs Web, très pratiques à la fois pour s’exprimer et pour afficher les résultats. Tous les développements importants qui sont intervenus depuis ont rencontré du succès non pas (ou pas seulement) à cause de leur potentiel technologique en tant que tel mais parce que les utilisateurs ont trouvé des moyens de les employer pour poursuivre leurs propres buts et intérêts. Le hacktivisme, le mouvement open source, les listes de diffusion, le partage de fichiers musicaux et vidéo, les réseaux sociaux, les « jeux engagés » et autres pratiques des médias numériques sont axés sur les utilisateurs et souvent définis par les utilisateurs ; ce sont des forces puissantes dans la transformation des technologies numériques pour qu’elles deviennent plus sensibles aux inégalités culturelles et sociales, plus sensibles aux réseaux d’interconnexions entre les gens, comme entre les gens et les objets, plus résistantes aux pratiques capitalistes prédatrices. Dans cette perspective, les médias numériques et la technogénèse contemporaine constituent un « système complexe adaptatif », les technologies se transformant en permanence et entraînant une transformation de la vie de tous ceux qui sont impliqués avec elles.

N. Katherine Hayles - “Lire et penser en milieux numériques”

J’évolue depuis des mois dans un territoire qui m’était étranger jusqu’alors : l’humain. Évitons de faire trop pompeux et ramenons ça à sa juste échelle, à savoir les sciences humaines et sociales. Aborder ces sujets n’était pas un choix conscient, cela tient même plus de l’effet collatéral. Nulle pulsion philanthropique, loin de là. Le point de départ de ce voyage inattendu était purement égocentrique : pousser plus loin l’introspection, jusqu’à toucher l’autoanalyse. M’ouvrir la caboche et disséquer tout ce que j’allais pouvoir trouver à l’intérieur. Démonter tout ça, pièce par pièce, en étudiant chacune d’elles sous tous les angles possibles. Pour tenter de comprendre comment tout cela s’imbriquait. Pour tout réassembler ensuite.

Tout au long de cette période, j’ai accumulé des pistes pour mieux cerner ma personnalité. Des débuts d’explications concernant mon mode de fonctionnement et, plus que tout, mes dysfonctionnements. En parvenant à cette première esquisse, je me suis trouvé en possession d’un nouveau référentiel qui m’a permis de recenser mes différences mais aussi, et plus que tout, mes ressemblances avec mes congénères. Ceux-là mêmes que j’appelle encore trop souvent “les autres”. Je savais que cette démarche, que ces lectures qui m’étaient inhabituelles, allaient laisser des traces. Mais je n’avais jamais soupçonné que j’allais me retrouver de l’autre côté du miroir.

J’ai développé une vision particulièrement critique sur mon passé récent et sur mon quotidien. Sur la façon d’investir ma vie. Sur mes choix professionnels. Sur mes valeurs et mes actes. Sur ce que je fais de mes quelques savoirs techniques et ce que je pourrais en faire. J’ai aujourd’hui cette impression d’avoir terminé un cycle. Le sentiment que d’autres vont suivre. Guère plus confortables. Je ne fais pas cette fameuse crise du milieu de vie, je sors de la crise de ma vie. Et bien que j’envisage de m’accorder quelque temps afin de reprendre mon souffle, je me surprends à être impatient de me lancer dans le cycle suivant. D’autant que je n’ai pas la moindre idée d’où celui-ci me mènera, ni si je serai capable de l’achever.