Les relations humaines, en général, constituent un domaine dans lequel le paradoxe peut se glisser facilement et sans qu’on s’en aperçoive, alors qu’on s’efforce de triompher des difficultés. Comme nous nous sentons réels dans la mesure où une autre personne dont nous reconnaissons l’importance confirme ou souscrit à l’image que nous avons de nous-mêmes, et comme cette confirmation n’est efficace que si elle est spontanée, seul un cas idéal de relation humaine pourrait être réellement dépourvu de paradoxe. Le facteur collusion est généralement plus ou moins présent et se révèle sous la forme d’un marchandage : « Sois comme ça avec moi, et je serai comme ci avec toi. » Lorsque ce marché du genre « quelque chose contre autre chose » n’existe pas, lorsqu’on n’accepte pas, comme faisant partie du jeu de la vie, les prestations mutuelles (quid pro quo) d’une relation, on se heurte forcément à des problèmes.

Paul Watzlawick, John Weakland, Richard Fisch - “Changements. Paradoxes et psychothérapie”

Chaque jour qui passe m’éloigne un peu plus de celui que je pensais être.

Non que j’aie profondément changé. Je veux bien concéder avoir été soumis à des évolutions. Des ajouts. Quelques corrections, peut-être. Tout au plus. Auquel cas j’aurais été plus objet que sujet, et cette seule perspective me trouble. Sans doute cette sensation d’écart tient avant tout dans ma façon d’appréhender le monde qui m’entoure et  de m’y inscrire. Là pourrait résider un éventuel changement majeur. Mais je suis toujours incapable de le qualifier ou de le quantifier. Effectuer cette tâche est-il seulement nécessaire ? Faut-il vraiment que je mesure cela pour l’accepter ? Ne pourrais-je pas seulement l’admettre et avancer ? Au moment même où j’exprime ces questions, je comprends que je leur apporte quotidiennement des éléments de réponses depuis quelque temps.

Je me suis toujours considéré comme un homme du présent. Au mieux du futur immédiat, de l’imminence. Je n’élabore guère de plans à long terme. Ma faculté de projection se réduit à la phrase qui pourrait suivre celle que je suis présentement en train d’écrire. De même que je ne peux naturellement fixer mon regard loin devant, je ne m’efforce guère plus de revisiter le passé. Convaincu que j’étais « simplement comme ça », je suis en passe de mettre un bémol là-dessus. Quelque chose me dit qu’il est temps que je cesse de me voiler la face. Que je reconnaisse que je me retranche trop souvent dans ce seul présent pour m’épargner tout risque de désillusion ou de frustration et me tenir éloigné des dangers de la nostalgie. Une petite voix me murmure que l’absence de liens temporels ne me rend pas plus libre. Que ce n’est peut-être, au fond, que le déguisement confortable d’une forme de lâcheté.

Alors je m’accorde quelques souvenirs, quelques coups d’œil en arrière. Et puis j’élabore quelques projets. Presque des plans sur la comète. Je m’autorise à être surpris. Agréablement ou non. Je m’autorise ou je m’expose ? Lorsqu’il s’agit d’avenir, je cherche moins à anticiper, je ne calcule presque plus. Ce n’est pas encore du lâcher-prise. Il me faudra encore du temps pour cela. M’en reste-t-il seulement suffisamment ? Cette question est inutile. Peu à peu, je cesse de traîner ma vie comme on trimballerait un lourd sac de linge sale. Il est temps que j’apprenne à voyager léger. Que je ne reste plus concentré uniquement sur mes pas. Que j’offre à mes yeux leur dose d’horizon lointain. Que j’aveugle de la sorte mon ombre intérieure. Je souris en relisant ces quelques lignes, tellement elles sont trompeuses. Elles ont presque été écrites à la volée. Pas de séance d’introspection. Juste le besoin de poser par écrit des détails que je constate au fil de la dichotomie de cette période de mon existence.

Ai-je franchi une étape ? Bouclé une première boucle ? Fini une première ébauche ? Je découvrirai les réponses dans ce que je ferai les prochains mois. J’en suis persuadé. Et tant pis si je me trompe.

« Je est un autre » écrivait Rimbaud…