Mais la bureaucratie n’est que l’un des nombreux facteurs sociaux encourageant une prédominance sans cesse accrue de la personnalité de type narcissique. Un autre de ces facteurs est la reproduction mécanique de la culture, la prolifération d’images visuelles et auditives dans notre « société du spectacle ». Nous vivons dans un tourbillon d’images et d’échos qui interrompt l’expérience et la rejoue au ralenti. Les caméras et les machines à enregistrer ne transcrivent pas seulement le vécu, elles en altèrent la qualité, donnant à une grande partie de la vie moderne le caractère d’une énorme chambre d’échos, d’un palais des miroirs. La vie se présente comme une succession d’images ou de signaux électroniques, d’impressions enregistrées et reproduites par la photographie, le cinéma, la télévision, et des moyens d’enregistrement perfectionnés. La vie moderne est si complètement médiatisée par les images électroniques qu’on en peut s’empêcher de réagir à autrui comme si leurs actions - et les nôtres - étaient enregistrées et transmises simultanément à une audience invisible ou emmagasinées pour être scrutées plus tard. « Souriez, la caméra invisible vous observe ! » L’intrusion de cet œil omniprésent dans la vie quotidienne ne nous étonne plus et ne nous surprend plus sans défenses. Inutile de nous rappeler qu’il faut sourire. Ce sourire accueillant, bienveillant s’est gravé sur nos visages et nous savons même sous quels angles il est le plus flatteur.

Christopher Lasch - “La culture du narcissisme”

Cela couvait depuis un moment déjà. Enfin, je crois. Maintenant, il y a comme une petite musique, un léger écho, que j’entends lorsqu’il m’arrive de fermer l’application Twitter sur Mac en passant par son menu. « Quitter Twitter ». Oui. Quitter Twitter m’apparaît de plus en plus comme une bonne idée. Au point où je me demande même s’il ne s’agirait pas là de la manifestation d’un instinct de survie pour ma santé mentale et sociale. Plus que tout, pour le peu de foi qu’il me reste dans notre espèce.

J’ai souvent mis ma relative tiédeur vis-à-vis des réseaux sociaux sur le compte de mon asocialité. Question de facilité. De simplicité. Dans les faits, mes réticences ne se sont jamais résumées à cette seule inadaptation. Depuis que le Web a été investi par la plus grande majorité d’entre nous, cet outil prometteur qui avait débuté avec une part d’utopie n’a cessé de se conformer à notre société occidentale pour, au final, n’être plus que le reflet global et exacerbé de celle-ci. Et je ne peux m’empêcher de penser que les formes des réseaux sociaux en ligne n’ont fait qu’accélérer et amplifier ce mouvement, au point de nous exposer quotidiennement à notre propre caricature.

Si je cite Twitter, c’est simplement parce qu’il s’agit du réseau social que je fréquente le plus assidûment. Cela vaut également pour Facebook, LinkedIn, et toutes les autres joyeusetés, généralistes comme plus spécialisées. De la même manière, mon propos n’est pas tant de montrer du doigt ces sites que de remettre en question nos comportements et nos relations tant en ligne que hors ligne. Tout n’est pas la faute d’Internet. Loin de là. Jour après jour, nous nous déresponsabilisons un peu plus en nous offrant la possibilité de faire d’Internet notre bouc émissaire contemporain. Nous ne sommes pas en présence d’une hydre surgie de nulle part mais plutôt d’un potentiel, peut-être même d’une chance, que nous nous évertuons à gâcher.

Quels sont donc nos maux, nos craintes silencieuses qui nous font nous éloigner un peu plus chaque jour d’une vraie cohésion, d’une véritable interconnexion à l’échelle de l’espèce ? Pourquoi réagissons-nous au lieu d’agir ? Pourquoi rejetons-nous plutôt que de proposer ? Sur les réseaux sociaux en ligne, nous avons dépassé l’étape de la représentation de soi. Nous ne nous sommes guère attardés sur celle de la surreprésentation, ce qui aurait été une bonne chose si cela n’avait été pour nous jeter à corps perdu dans la revendication de soi. Nous avons arrêté de parler de nous, d’essayer de nous vendre, nous sommes passés à l’invasion.

Désormais, nous revendiquons. Tout et rien. Des choses importantes comme d’autres futiles. Et nous voulons tous monter sur l’estrade armés d’un mégaphone pour clamer cela haut et fort. Adieu le « Moi numérique ». Au revoir le « Personal Branding ». Bonjour la « Personal Propaganda » Après la crainte de ne pas être acceptés, puis celle de ne pas être choisis, cherchons-nous désormais à nous imposer, coûte que coûte ? Le temps de l’argumentation est révolu. Tout propos n’allant pas dans notre sens devient une agression, un acte notoire de discrimination, un rejet violent de qui nous nous revendiquons.

Au-delà des maux et des craintes, j’en viens à soupçonner de sévères névroses. Oui. Soupçonner. Supposer. Je n’affirme ici rien de plus que le simple fait de m’interroger. Au point d’en commettre un billet décousu et nourri de questions sans réponses. J’ai simplement peur que nous soyons tous gravement malades. Et avant de me prononcer sur le diagnostic, je tente d’établir au mieux l’inventaire de nos symptômes. Sachant pertinemment qu’au-delà des seuls symptômes, il nous faudra encore en identifier les sources profondes. D’ici-là, je vais donc mettre une sourdine à ma petite ritournelle « Quitter Twitter ». Si j’espère trouver - par hasard et pour assouvir ma curiosité - des éléments de réponses, il faut bien que je sois en mesure d’observer.