Il est de ces lieux précieux qui s’improvisent havres de paix par leur simple acceptation de la solitude d’un être. Des endroits où l’on peut s’attabler seul en terrasse et se voir accueilli par un sourire chaleureux d’un serveur qui vous saluera et demandera dans la foulée ce que vous souhaitez consommer. Où l’on vous épargnera cette question trop fréquente, à mon goût : « Vous attendez quelqu’un, peut-être ? » Bien que d’apparence anodine, cette question, suivant le ton et le comportement de la personne dont elle émane, dissimule souvent un reproche ou l’expression d’un tableau ne convenant pas à la norme.

Fort naturellement, on peut déjà soupçonner l’angle mercantile, le possible manque à gagner que représente un homme installé à une table pour deux, voire trois ou quatre. Qu’il soit en bonne compagnie de sa solitude, cela n’y change rien : celle-ci ne consommera pas. Pourtant, je prends régulièrement un demi de bière accompagné d’un (double) expresso. Consommations que nous nous partageons alors, ma solitude et moi. Suivant l’humeur, je me réserve la bière ou le café. Et rien ne nous empêche d’alterner lors d’une probable prochaine tournée.

Mais cela n’est rien face à l’angle de la compassion. Pourquoi donc ce pauvre homme est-il sans amis ni compagne ? Que cela doit être difficile. Mais peut-être est-ce une punition méritée. Ou une forme douce de folie ? Ne se sent-il donc pas incomplet ? Espère-t-il trouver une opportunité, en étant ici, d’être moins seul ? Évidemment, je force le trait et affabule. Mais je suis prêt à vous affirmer que j’ai déjà croisé des comportements que de telles pensées semblaient animer. Vient alors la question de savoir si je ne ressens moi-même ce malaise au point de le prêter à autrui. Je vous le concède. Bien volontiers.

Je ne suis là que pour boire. Lire et écrire. Penser et réfléchir. M’interroger et rêver. Je ne sors ma solitude que parce qu’elle a, elle aussi, besoin de la lumière du jour. D’un peu de soleil et d’air frais. Aussi pour lui permettre de jouer à me projeter en de multiples reflets, sur ces passants désintéressés et occupés par leurs propres vies. J’invente des histoires, je revis des souvenirs, je ressuscite temporairement des émotions. Ma solitude et moi élaborons pour l’occasion le spectacle de mon Enfer.

Le temps de souhaiter retrouver notre intimité feutrée.

HOMMES SOLITAIRES. - Bien des hommes sont si accoutumés à être seuls avec eux-mêmes qu’ils ne se comparent pas du tout aux autres, mais qu’ils déroulent le monologue de leur existence dans un état d’esprit paisible et gai, en bonnes conversations avec eux-mêmes, et même en rires. Mais si on les amène à se comparer à autrui, ils inclinent à une subtile dépréciation d’eux-mêmes : au point qu’il faut les forcer à réapprendre d’autrui une bonne et juste idée de soi : et encore, de cette idée apprise, ils voudront toujours retirer et corriger quelque chose. Il faut donc concéder à certains hommes leur solitude et ne pas être assez sot pour les plaindre, comme il arrive souvent.

Nietzsche - “Humain, trop humain”