#1

Elle était espérée, attendue, et elle est arrivée. Plus tôt que je ne le pensais, néanmoins. Il n’y a pas là matière à me plaindre, bien au contraire. Une saine période d’accalmie intérieure s’est installée depuis quelques semaines. Oh ! Pas la paix, malheureusement. Ni même une trêve. Tout juste un cessez-le-feu. Mais je suis désormais en mesure de l’accepter et de l’apprécier comme tel, sans le gâcher à vouloir plus. Je considère cela comme un véritable progrès. Serais-je en train de calmer mes attentes utopiques ? Rien n’est moins sûr et je me dois de rester un minimum sur mes gardes.

J’ai constaté sa présence de manière amusante. Alors que j’étais pris dans ma lecture du moment, il y a eu un léger instant de flottement. Suffisant pour me faire lever le nez de ce livre et me faire me poser cette question : « Mais que cherches-tu vraiment ? » La réponse m’est venue naturellement. Si naturellement que j’ai alors compris l’essence de l’instant de décrochage qui avait précédé : « Je ne cherche rien de précis. D’ailleurs, je ne cherche plus, je me contente désormais d’explorer. » J’ai consacré une moitié de cette année à me plonger dans des sujets que j’avais toujours évités, parfois méprisés. Souvent sans raison.

Peut-être parce que les sciences humaines et sociales traitaient avant tout « des autres », à mes yeux. Jusqu’à ce que j’admette enfin n’être rien de plus que l’un « d’eux ». Avec tout ce que cela implique. Si prompt à critiquer ces « autres », nombre de mes propres reproches me deviennent directement applicables. De même, je ne peux plus occulter ma part de responsabilité dans les défaillances de cette société. Je sais en être complice, soit indirectement, soit passivement, toujours inconsciemment. Ces circonstances restent insuffisamment atténuantes pour que je puisse me dérober.

Voici sans doute de quoi alimenter mes doutes dès cette accalmie terminée…

#2

J’avais en cours « Le langage et la pensée » de Noam Chomsky et « Anthropologie de la communication » d’Yves Winkin, mais j’avais besoin de m’aérer la tête et de voyager léger lors de ce périple troulandais hebdomadaire. J’ai donc choisi de n’emporter aucun livre de ma pile en cours et de succomber à l’appel de ma liste « Enregistrés pour plus tard ». S’y trouvaient deux candidats particulièrement adaptés : petit format, une centaine de pages grosso modo, des thématiques qui me reposeraient un peu la caboche. Cerise sur le gâteau : en stock et livrables sur place le jour même de mon arrivée.

Bingo !

Partout, nous voyons des appareils de toute sorte s’apprêter à programmer notre vie selon une automaticité obstinée ; nous voyons les hommes se décharger du travail sur les automates, et la plus grande partie de la société s’employer d’ores et déjà à jouer, dans le « secteur tertiaire », avec des symboles vides ; nous voyons l’intérêt se déplacer du monde des choses aux univers des symboles, et les valeurs se reporter des choses aux informations. Partout, nous voyons nos pensées, nos sentiments, nos désirs et nos actions se robotiser, et constatons que « vivre » signifie désormais alimenter des appareils et être alimenté par eux. En un mot : partout, nous voyons combien tout devient absurde. Dans ces conditions, où y a-t-il encore place pour la liberté humaine ?

Vilém Flusser - “Pour une philosophie de la photographie”

Petit mais costaud : je suis sorti de cette lecture un peu KO. Je reste aujourd’hui encore dans l’expectative. J’ai également cette dérangeante impression de ne pas en avoir saisi pleinement ou correctement le propos. Je ne suis certain que d’une chose : ce livre ne va pas trouver sa place sur les étagères mais bien rester à portée de main sur le bureau…

#3

Plus de 2 mois maintenant que j’ai posé mon sac ici. Pourtant les murs sont encore nus, les pièces toujours guère remplies. Pour faire court : la décoration est inexistante. Comble de l’autosuffisance, j’ai décidé que ce serait des photos de ma « production » qui viendraient orner les parois de ma caverne. Sans doute pas de simples photos « brutes », peut-être plus des compositions graphiques construites à partir / autour de photos. Je réfléchis encore à tout cela, j’explore (à nouveau), mais il faudrait surtout que j’expérimente.

L’artiste des grottes paléolithiques était vraisemblablement un chaman ; il vivait dans un monde sensoriel très riche et qu’il ne mettait pas en question. Comme le très jeune enfant, il n’avait qu’obscurément conscience de l’existence indépendante et extérieure de ce monde. Beaucoup d’événements naturels lui étaient incompréhensibles, en particulier parce qu’il n’avait aucun contrôle sur eux. En fait, il est vraisemblable que l’art a été l’une des premières tentatives de l’homme en vue de contrôler les forces de la nature. Pour l’artiste-chaman, reproduire l’image d’une chose a pu représenter le premier stade de sa domination. S’il en est ainsi, chaque peinture représentait un acte créateur séparé, destiné à procurer puissance et gibier abondant, mais n’était pas considéré comme de l’art au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Cela expliquerait pourquoi le cerf et le bison d’Altamira, si bien dessinés qu’ils soient, sont sans relation entre eux, mais tous deux liés à la topographie de la grotte. Plus tard, ces mêmes images magiques furent réduites à des symboles indéfiniment reproduits (telles les perles des colliers de prière) pour en multiplier l’effet magique.

Edward T. Hall - “La dimension cachée”

C’est l’occasion d’approcher un peu plus sérieusement le domaine de l’impression et du tirage de photos numériques, de retrouver le plaisir de jouer avec la typographie et de me laisser tenter de reprendre le dessin. J’aimerais également faire un lien entre mon habitat « physique » et mon habitat « numérique ». À défaut d’une véritable continuité, au moins dresser un pont entre mes deux espaces de vie.

Affaire à suivre ?