L’une des dernières soirées de juillet. L’un de ces derniers soirs de congés, point de bascule entre un parfait relâchement et le retour de la pression de l’emploi du temps. Un instant farceur. On s’attend à trouver enfin un peu de fraîcheur au milieu de cette semaine caniculaire, maintenant le soleil couché. Il n’en est rien. Le bitume irradie encore la fournaise des heures passées. Au mieux, à la croisée de quelques boulevards, un semblant de courant d’air, à peine moins étouffant que l’air stagnant. Les rues commencent peu à peu à se vider. Les premiers départs en vacances. Les derniers fourgons d’étudiants qui ne reviendront qu’à la rentrée. Pour ceux qui reviendront.

Il reste le goût de ce burger riche et savoureux. Il y a maintenant la fatigue d’une marche de retour, sciemment rallongée. Le plus court chemin est la ligne droite. Évitons donc la ligne droite et prolongeons ce moment. Des boulevards. Des avenues. Des rues. Des ruelles. Et parfois même des impasses. Les aléas. Les surprises. Les découvertes. Les confirmations. La scène est la même, seuls l’éclairage et certains protagonistes changent. Toujours le même lieu, mais déjà une autre histoire. Toujours la même réalité, mais tellement de nouvelles fictions. Sous cette lumière, les formes ne sont plus tout à fait identiques. Les distances deviennent trompeuses. Le temps semble s’être figé.

Comme pour ralentir la transition entre l’aujourd’hui d’hier et celui de demain.
Comme pour garder cet espace en suspension entre souvenirs et promesses.

Considérons l’homme dans l’étendue : il perçoit cette étendue, il se situe dans celle-ci. Mais, en même temps, l’homme valorise les divers points de l’étendue par une pondération de l’ensemble des événements ou des stimuli en fonction de la distance à laquelle il les situe. L’espace n’est ni isotrope, ni neutre, il est un champ de valeurs, transposition de l’imaginaire dans le réel plus que du réel dans l’imaginaire. Fondamentalement, axiomatiquement, ce qui est proche est, toutes choses égales d’ailleurs, plus important que ce qui est loin, qu’il s’agisse d’un événement, d’un objet, d’un phénomène ou d’un être.

La notion même de perspective et l’acceptation de celle-ci comme règle fondamentale de détermination, constitue en soi, d’une part un système éthique, d’autre part, l’objet d’une science que l’on appellera proxémique. Tout l’ensemble des phénomènes perçus est régi par la loi selon laquelle l’éloignement du point de référence - du point Ici - contribue nécessairement à les diminuer.

Abraham A. Moles, Élisabeth Rohmer - “Psychologie de l’espace”