Il y a cet espace encore majoritairement vide à finir de meubler, surtout à décorer. Mais l’essentiel est déjà là. Un mélange d’utilitaire et de confort, que j’estime assez équilibré et déjà satisfaisant. Le reste sera du luxe, presque du superflu, bien que je n’applique pas une démarche volontaire vers le minimalisme. En tout état de cause, ces bonus attendront. Je me surprends parfois à papillonner entre les différentes pièces de cet appartement. Non parce que je m’ennuie, mais pour assouvir le besoin de réaliser pleinement ce qui se passe, que cette transition est bel et bien en cours. Pour m’imprégner également de ce lieu, de son ambiance, de ses vibrations. Pour écouter les promesses qu’il me murmure, les projets qu’il me souffle.

Je me réinstalle ainsi tranquillement. Dans ce premier véritable chez moi. Dans cette partie jusqu’alors manquante de ma vie, sociale, personnelle, et intérieure. Si cela manquait, pourquoi dire que je me réinstalle, alors ? Ne devrais-je pas simplement parler d’installation ? Peut-être parce que la seule réelle nouveauté est de pouvoir réunir des activités, des sensations, des réflexions et des comportements déjà existants, jusqu’alors dispersés, en un lieu et un moment uniques. Dans un espace-temps qui m’est propre, exclusif, que j’ai choisi et souhaité. Ces morceaux de moi semblent enfin s’emboîter naturellement pour créer un ensemble un peu plus homogène, un composé un peu plus stable.

L’ouvrage de Goffman intitulé « The Presentation of Self in Everyday Life » offre des observations fines et détaillées sur les rapports entre la façade que les gens présentent au monde et le moi qu’elle leur sert à dissimuler. L’emploi du mot façade est par lui-même révélateur : il marque bien la reconnaissance des strates protectrices du moi et le rôle joué par les éléments architecturaux qui fournissent les écrans derrière lesquels on se retire périodiquement. Maintenir une façade peut exiger une grande dépense nerveuse. L’architecture est en mesure de décharger les humains de ce fardeau. Elle peut également leur fournir le refuge où “se laisser aller” et être simplement soi-même.

Edward T. Hall - “La dimension cachée”

Ainsi, si je n’écris toujours que très peu, j’ai recommencé à lire. Je gagne au passage l’explication de cet appétit qui me laissait parfois dubitatif. J’avais peur d’une forme d’addiction liée à une dérive inconsciente de compensation ou de substitution. Être resté loin des livres pour cause de démarches et de cartons n’a pas pour autant provoqué un état de manque. La première reprise de lecture post-emménagement s’est simplement résumée par un moment de plaisir sagement savouré. Désormais, je comprends que je ne m’en sers pas pour m’évader ou échapper à certains aspects rébarbatifs de mon quotidien, mais bien comme d’un processus de construction personnelle, pour comprendre ce qui se cache derrière nombre d’idées, de conventions ou d’évidences acceptées comme telles sans les avoir véritablement interrogées au préalable. Pour comprendre mon mode de fonctionnement, surtout.

Ce ne sont pas des réponses que je cherche dans ces livres. Les réponses, je pense les trouver dans mes propres écrits, que ce soit sur ce blog ou dans mes carnets, ou encore dans mes échanges. Je suis persuadé d’être intrinsèquement détenteur de toutes les réponses qu’il me faut. Et si chacune des nouvelles réponses que je débusque vient avec son lot de nouvelles questions, ce sont avant tout des explications qu’il me manque et qu’il me faut acquérir pour pouvoir avancer. Poursuivre ce travail me permet également de progresser dans le respect et l’acceptation des comportements et de la mécanique d’autrui, ainsi que du tissu social dont s’est parée notre civilisation occidentale. Au passage, je mesure toujours plus la différence qu’il existe entre le respect, l’acceptation et l’approbation. Je crois d’ailleurs tout autant désapprouver que j’accepte et respecte. Il s’agit vraisemblablement là d’un sérieux problème.

L’homme est un être de contradiction, de la contradiction jaillit la création, de l’opposition au monde sort un autre monde : on ne construit que contre. La philosophie dialectique n’a eu pour rôle que de formuler cette opposition fondamentale qui s’étend aux systèmes de pensée eux-mêmes.

Mais il ne faut pas confondre l’incohérence de l’être moderne avec la contradiction assumée et explicite d’une dialectique génératrice de tensions. En fait, l’analyse des modes de pensée instinctifs ou rationnels, des attitudes et des valeurs que chaque individu attache à une perception sensible, est toujours sous-tendue par des images du monde extérieur comme causes à ses réactions. Les systèmes philosophiques ne sont autres que l’expression sémantiquement claire de ces images ; comme tout autre logos, au lieu de créer ces images, ils en découlent. La pensée explicite est sous-tendue par l’attitude implicite.

L’organisation de notre espace résulte de l’image que nous nous en faisons : la contradiction s’y place au niveau même où nous établissons l’appropriation, tantôt comme un point d’attache duquel nous pouvons partir, tantôt comme un volume à répartir.

Abraham A. Moles, Élisabeth Rohmer - “Psychologie de l’espace”

Parlant de contradictions, j’ai choisi de soumettre mes zones d’ombre intérieures à une forte exposition de lumière. De cette lumière du jour qui s’infiltre de toutes parts et irradie l’espace sur son passage. De larges baies vitrées composent en majeure partie la membrane de cet appartement qui me sépare du monde extérieur. C’est sans doute cette ambiance lumineuse qui a déclenché la volonté de fixer mon Ici à cet endroit, presque jusqu’à l’obsession. Ces mêmes baies me font préférer le terme membrane à celui de paroi. Jouant des différentes configurations, je peux jongler entre l’ouverture pleine et la fermeture complète, en passant par les filtres auditifs, visuels et thermiques. En fonction de mon humeur, je peux m’isoler ou me rappeler qu’une ville grouillante m’entoure. Je peux choisir de me retrancher ou d’accepter l’attrait de ce monde du dehors, « coquille d’anonymat et terrain de chasse ».

Quoi de plus normal de s’offrir ce choix de la tentation ? Ce monde du dehors, je l’ai également souhaité. Il ne m’a pas été imposé par une quelconque contrainte sociale ou professionnelle. J’y suis venu en réponse à un appel viscéral. Pourquoi cette ville plutôt qu’une autre ? Il m’aura fallu des années pour le comprendre. Il m’aura fallu un échange de messages privés le jour d’une première visite d’appartement pour que la réponse finisse par s’imposer d’elle-même. Liée à mon fardeau du doute existentiel, j’ai toujours eu cette impression de n’être que de passage. Vivre avec la pleine conscience de sa propre temporalité et de sa propre insignifiance, sans être une véritable douleur, n’est pas quelque chose d’aisé et s’accompagne du sentiment de ne pas avoir de place dans ce monde, dans cette vie. Ça vous colle un spleen indécrottable et difficilement justifiable.

Pourtant, à la première minute où j’avais mis les pieds ici, il y a de cela 25 ans déjà, une sensation inattendue de légèreté m’avait envahie. Une douceur et une insouciance que je ne me connaissais guère. Et que je n’éprouvais que dans cette ville. Quelques années plus tard, j’ai enfin ressenti cette même sensation ailleurs, à l’occasion d’un rapide séjour à Copenhague. Je me sentais à Copenhague exactement comme je me sentais à Grenoble : plus léger, plus « entier ». Aucune explication logique ou apparente. Jusqu’à ce samedi de début juin, jusqu’à cette question ouverte sur les raisons d’un tel état d’esprit initialement perçu et vécu ici. Il n’y avait qu’une raison. Elle m’est alors apparue évidente : ici, et nulle autre part, j’ai l’impression d’y avoir une place éventuelle. Puisque je suis de nature à préférer le calme et la solitude, m’enfuir d’une bourgade peuplée d’à peine plus de 20 000 âmes pour me réfugier dans une agglomération d’environ 500 000 têtes pourrait paraître insensé, au premier regard.

Au centre de la ville, au contraire, je ne suis ni vu ni regardé, je suis visible mais anonyme. La densité d’événements est par définition faible dans le quartier, lieu de l’habituel, j’y suis d’autant plus visible que je serai original : les règles du conformisme et du “qu’en-dira-t-on” s’établissent dans le quartier.

Le centre-ville est donc un lieu où l’on est soi-même anonyme et donc étranger pour les autres, tous sont à tous des étrangers. L’être, citoyen de la ville y appartient de droit mais non plus charismatiquement car chacun est neutre, l’homme s’y perd, s’y noie dans le tissu humain, il n’y salue pas, il est indépendant, et libre “Magna Civitas, magna solitudo”, disait Bacon, libre mais non plus spontané.

[…]

W. H. Whyte pose la question d’une psychologie de l’espace urbain en ces termes : “Les gens de toutes sortes qui choisissent la ville ont tous en commun leur amour de la ville. Ils aiment la vie privée qu’elle préserve, son compartimentage, ses innombrables magasins hétéroclites. Ils aiment la fièvre de la ville ; pour certains, la nuit les sirènes d’alarme retentissent comme une musique. Ils en aiment les contrastes infinis, les foules multicolores. Ils aiment jusqu’à l’idée de la débauche qui exerce sur eux une certaine séduction. Peut-être n’iront-ils jamais dans un night-club, mais ils éprouvent du plaisir à savoir que s’ils en avaient envie, il y en aurait toujours un où aller (…)”

Abraham A. Moles, Élisabeth Rohmer - “Psychologie de l’espace”

Depuis que je suis revenu, que me congés sont terminés et que je m’installe dans mon nouveau mode de fonctionnement professionnel, je constate que ma perception du temps qui passe n’est pas la même. Outre que je dispose dorénavant de journées en télétravail et que ce seul fait assouplit la façon d’organiser ses journées, je note l’importance du temps de vie propre à l’environnement. Les horaires d’ouverture des commerces et services, la diversité des offres et des activités concentrées dans une proche et étroite périphérie, les modes de transports, tout cela contribue à permettre des journées plus longues, plus riches mais, paradoxalement, moins éprouvantes car mieux remplies. J’ai encore quelque difficulté à décrire convenablement ce que j’entends par là. J’y reviendrai très certainement dans d’autres écrits. Tout ce que je peux en dire, c’est que cela contribue à estomper une sorte de tension provoquée par un découpage du temps plus contraint par l’environnement que par l’envie ou les aspirations personnelles.

C’est certainement la raison pour laquelle j’évoquais, un peu plus haut, une notion d’espace-temps personnel. Notion assez vaseuse que je pourrais tenter d’affiner en envisageant plutôt une appellation de « repère spatio-temporel ». Je pense que chaque lieu dispose de son propre rythme de vie et tend à imposer ce dernier à ses habitants. Le compromis entre l’utilisation du temps inhérente à l’environnement et ma décomposition souhaitée du temps qui m’est imparti dans une journée convient mieux à ma personnalité du moment. Il n’en sera sans doute pas toujours ainsi, mais le bien-être que je ressens depuis que j’ai investi ce nouveau « repère spatio-temporel » ne s’estompe pas. De là, ces quelques premiers jours méritaient à eux seuls ce mouvement, cette décision, cette microrupture et les quelques risques allant de pair.

Cette étape intervenant tardivement dans ma vie, son importance m’apparaît d’autant plus flagrante aujourd’hui. Malgré cette petite aberration chronologique, je sais maintenant que les principales pièces de mon puzzle sont présentes. Je ne doute pas qu’il puisse toujours m’en manquer quelques-unes. Des pièces de détails ou même de structures. Mais je suis persuadé de disposer enfin de tout l’essentiel. Il est temps pour moi de commencer à les assembler et à découvrir le visage de qui je suis supposé être, de deviner le visage de qui je pourrai devenir.

Vaste programme…

Le premier système est celui de l’évidence sensible, de la perception immédiate : le Moi est le centre du Monde ; comment pourrait-il exister en effet un monde dont je ne sois pas le centre ? Une phénoménologie de l’espace, tout comme une phénoménologie du temps, partira du lieu de mon corps, Ici et Maintenant, elle le prendra comme centre. À mon instant de vie, à mon point de vue, le monde se découvre et s’échelonne autour de moi en coquilles successives, perspectives, subjectives. Toute une série de phénomènes de l’Espace se rattachent à ce point de vue qui détermine le proche et le lointain comme une des oppositions sémantiques fondamentales, et qui a été matérialisé dans les concepts de la philosophie biologique, en particulier par von Uexküll, qui a su, dans une mise en situation de l’esprit raisonnant par rapport au monde tel qu’il est vu par diverses espèces animales, esquisser ce que pourrait être une “phénoménologie” de la tique, de l’escargot ou de l’huître, en une première analyse phénoménologique, souvent reprise depuis. La notion d’Umwelt, monde environnant, sphère imaginaire qui me clôt et me sépare de l’Aussenwelt, le monde extérieur, cristallise cette opposition : Moi, Ici, Maintenant, je suis le centre du monde et toutes choses s’organisent par rapport à moi dans une découverte fonction de mon audace.

Abraham A. Moles, Élisabeth Rohmer - “Psychologie de l’espace”