Je m’étais accordé trois ans…

Trois longues années pendant lesquelles j’allais devoir ronger mon frein et m’évertuer à remettre les choses en ordre, panser mes blessures, soigner ma fierté, tenter de ranimer ma trop frêle envie de projets. Moi qui m’étais toujours tenu éloigné des belles envies et de l’optimisme, j’avais cédé quelques années auparavant. Je m’étais laissé aller à rêver, à vouloir « construire une vie », à croire enfin en moi, bien décidé à devenir l’unique auteur de ma petite histoire. N’en déplaise au destin, à la fatalité ou que sais-je d’autre encore.

Ainsi, un beau jour, empreint d’une niaque nouvelle, j’avais décrété que je pouvais quitter ma chaise de simple observateur attentif mais dubitatif, enfiler des gants et monter sur ce ring-là, qu’on appelle « la vie ». J’avais regardé, écouté, étudié, décortiqué, je pensais tout savoir pour faire un malheur. Mais à aucun moment je ne m’étais dit qu’il fallait peut-être pratiquer ce sport, un peu, avant de se lancer dans un combat. Inconscience ou prétention ? Maladresse ou provocation ? À quoi bon se poser ces questions ? On s’en fout ! Les réponses ne changeraient pas la sanction.

La fougue et la jeunesse n’ont pas servi à grand-chose. Si je savais me méfier des coups lourds et brutaux qui auraient pu me mettre direct au tapis, je n’avais pas compris qu’une avalanche de petits crochets suffirait également à me blesser, à me ralentir sans me stopper net. Je me suis laissé dépasser, j’ai commencé à tituber. Sans appui, mes propres coups ne portaient pas et ne faisaient que brasser de l’air. J’étais cet amateur prometteur lâché trop tôt dans un jeu pour lequel il n’avait pas le niveau. L’humiliation fut totale et sans même l’honneur d’un KO. Six petits rounds auront suffi à m’asphyxier. À me faire jeter l’éponge et partir tête basse.

Pendant trois longues années, je me suis raconté des histoires et me suis apitoyé sur mon sort, sur cette injustice dont j’avais été victime. Sans jamais oser me remettre en question, sans chercher à comprendre où j’avais échoué. Une fois sorti de ce déni, c’est l’uppercut décoché par ma propre prise de conscience qu’il m’a fallu encaisser. Celui-ci, je ne l’avais pas vu venir. Pendant ces quelques années, j’avais oublié que je pouvais être mon plus redoutable ennemi. Mon ombre venait de me prendre de vitesse et m’avait envoyé valser dans les cordes. Je n’étais définitivement qu’un bon à rien, qu’un gagne-petit, qu’une petite frappe.

J’aurais pu me retirer définitivement du circuit. Sans doute aurais-je dû. Je n’en ai simplement pas eu le courage. Au lieu de cela, j’ai décidé de m’effacer doucement, en errant dans la seconde zone. Des combats miteux, dans des endroits miteux, face à des adversaires qui me ressemblaient alors terriblement. Une sensation à la fois dérangeante et rassurante. Celle de ne pas risquer de perdre gros en visant petit. Celle de savoir qu’on ne gagnera jamais gros en risquant si peu. Gardons la honte à distance. Oublions l’exaltation, aussi. Si je ne travaillais pas mes coups, au moins commençais-je à exceller dans l’esquive et l’évitement.

Les années se sont succédé sans que je ne les aie même vues passer. Beaucoup plus pataud, je me retrouvais parfois dans l’obligation de faire des infidélités à l’esquive. Je retrouvais cette exposition usante aux petits coups, ceux incapables de vous mettre au tapis mais bien suffisants pour vous empêcher de prendre l’initiative. Pas grave, pour l’initiative. Je n’en étais plus là depuis longtemps. C’était juste cette ankylose grandissante qui me dérangeait. En me détachant un peu plus, j’ai alors découvert que je pouvais devenir insensible et absorber ce petit crachin de pichenettes sans frémir. Maintenir mon propre rythme. M’en sortir sans gloire ni casse.

J’ai glissé sans bruit vers un effacement de moi-même. Destiné à une extinction lente, une disparition qui passerait inaperçue. J’en étais même arrivé à souhaiter cette fin-là, dans toute sa lâcheté. Jusqu’au jour où a ressurgi une rage qui m’a pris aux tripes. Une haine profonde pour l’insignifiance incarnée que j’étais devenu. Je me suis remis à cogner. Fort. Violemment. Les murs. Les quelques reflets de ma personne, aussi. Il fallait que ça sorte. Ça devait exploser. Las de constater que les seules promesses que j’avais été incapable de tenir étaient celles que je m’étais faites. J’étais condamné à reprendre mon destin en main. Je le savais et ça m’effrayait. Je ne pouvais faire autrement sous peine de laisser la folie s’installer.

Je m’étais accordé 3 ans…
Il m’en aura fallu 17 pour me relever.

Je suis enfin prêt à remonter sur le ring de la vie.
Je sais que je ne serai jamais un champion.
Qu’à cela ne tienne !
Ce qui m’importe désormais, c’est de combattre.
Et ma peau vaudra chère !

Cette fois, pour m’arrêter, il faudra me mettre KO.

(Marla)
    You shot yourself?
(Jack)

    Yes, but it’s ok.
    Marla look at me.
    I’m really ok. Trust me.
    Everything’s gonna be fine.
(Marla)

    …
(Jack)

    You met me at a very strange time in my life.

in “Fight Club” (1999)