Sans vraiment le vouloir, mon regard se porte régulièrement sur la pile des livres qui m’attendent encore. Dans les faits, cette pile est plutôt un trio de piles, placé derrière moi, à ma gauche, sur cette petite étagère où tout est à portée de main depuis mon bureau. Récemment, j’ai réalisé, stupéfait, que cet ensemble n’avait pas bougé d’un poil. Il me semblait toujours aussi fourni. Plus encore, peut-être. Comment cela est-il possible ? J’ai eu cette impression d’une soirée où, un peu enivré, on constate ébahi que le niveau de son verre semble ne pas bouger…

Premier constat : ce n’est donc plus une crise de boulimie passagère. Soit j’ai totalement perdu le contrôle, soit c’est une nouvelle habitude qui s’est installée en prenant ses aises. Ça rassure ma santé mentale d’envisager la seconde option. D’ailleurs, cela semble se confirmer avec le second constat : j’ai réduit ma présence en ligne et ma consommation de news. J’ai opéré une sélection inconsciente et modifié ma manière d’aborder cette tâche, en fonction de mon temps de lecture. Bonne nouvelle : je ne ressens jamais l’impression de louper quelque chose d’essentiel.

En parallèle, j’ai toujours « le livre du moment » avec moi. Celui sur lequel je peux avancer en mode tout-terrain. Il trouve une place dans mon sac ou l’une de mes poches et me suit ainsi au travail. Habitant et travaillant dans une bourgade, mes trajets sont en auto et, sauf à me transformer en danger de la route, ne sont donc pas propices à la lecture. Pour compenser, ce livre devient alors l’unique compagnie que je souhaite pendant mes « pauses clopes », désormais moins nombreuses mais un peu plus longues, histoire d’avaler un petit lot de pages avant de retourner à mes tâches professionnelles.

Dans un autre registre, je me découvre une assiduité toute nouvelle lorsqu’il s’agit des formalités administratives. Je n’y prends toujours aucun plaisir, loin de là, mais je m’y attelle désormais avec un sérieux que je n’avais jamais soupçonné jusqu’à aujourd’hui. Mon contexte actuel joue sans doute un rôle majeur dans cette petite révolution personnelle. Les résultats attendus de ces démarches sont une motivation qui pourrait bien me faire soulever des montagnes. Je ne suis donc pas certain que cette saine attitude perdure au-delà du projet en cours. Il reste que j’ai bon espoir.

Toujours est-il que j’enchaîne les démarches, le remplissage de formulaires, les prises de rendez-vous et autres négociations sans frémir. J’en suis presque à établir des listes de choses à faire et à m’y tenir ! J’ai posé des jalons serrés sur un calendrier que je me suis imposé. Des jalons très serrés. Je me suis contraint moi-même à une fenêtre de tir étroite pour un projet de vie important. Je me retrouve à appliquer dans ma vie personnelle des techniques de gestion de crises que j’ai renforcées et éprouvées dans ma vie professionnelle ces dernières années.

L’effet produit - bien qu’un peu inattendu, il me faut le reconnaître - est redoutable. J’ai fait valser mes réserves habituelles. J’ai étouffé mon pessimisme indécrottable. J’ai décidé de m’accorder le droit de rêver plus grand et d’avancer plus vite. Plus loin. Je ne supporte plus ma fâcheuse tendance à la demi-mesure. Le temps qu’il me reste à vivre est bien trop court pour que je m’abstienne de prendre des risques. Au diable les airbags ! Si je dois me prendre un mur, ce sera à pleine vitesse et ce devra être violent ! Mais devinez quoi… « Jusque-là, tout va bien ! »

À lire les lignes précédentes, compte tenu du titre également, vous pourriez vous attendre à me voir m’exclamer que j’ai changé ou que je suis en train de changer. Il n’en sera rien. Je suis de ceux qui pensent qu’une personne ne peut pas changer. Elle peut évoluer, s’améliorer ou se détériorer. Mais pas changer profondément. Je crois simplement que je me réadapte. Que je recommence à me découvrir. Je ne vis qu’une étape d’un processus de construction. D’une tentative de complétude qui n’aboutira peut-être pas, mais dans laquelle je dois m’investir.

Pour que toutes les années que j’ai déjà vécues aient compté.
Pour que les quelques années à venir aient un sens.