Le week-end dernier, en parcourant rapidement mes archives, j’ai remarqué que ce blog soufflera sa première bougie d’ici quelques jours. Genre… Demain. Pas de quoi faire un plat de ce non-événement, je vous l’accorde. Mais cela ne m’a pas empêché d’être un peu surpris : ce n’est pas si vieux et pourtant ça me paraît avoir toujours été là. Paradoxalement, malgré cette fausse évidence, cette quasi-régularité dans l’écriture reste inattendue. Je ne m’en estimais plus vraiment capable depuis de longs mois. J’en étais même arrivé à douter de l’utilité de l’acte. Si le besoin d’expression était constamment présent, l’envie était variable et les efforts à consentir pour une reprise me semblaient bien disproportionnés pour ce que j’estimais pouvoir en retirer un jour. Si seulement même il y avait quelque chose à en retirer. En écrivant cela aujourd’hui, la stupidité d’un tel frein me saute aux yeux. Je mesure à quel point je peux me montrer expert dans l’art de me tromper moi-même.

Bien sûr, écrire un billet dans un format (relativement) long demande quelques efforts. Pour moi, en tout cas, c’est indiscutable. Je sais que ce blog a, petit à petit, pris un côté « carnet noir ». Du genre de ceux dans lesquels on se raconte, on se construit, on s’analyse, voire on pleurniche. Je ne le nierai pas. Je ne chercherai même pas à le minimiser. C’est bel et bien le cas. Ça risque même de le rester pour une durée indéterminée et ce pour une raison simple : ce tournant n’a pas été décidé, ni même souhaité. Il s’est invité, imposé de lui-même, et j’ai consenti à lui laisser de la place. Mais, bizarrement, puisque je tiens déjà un tel « carnet noir » papier, pourquoi laisser déborder ici ? Je me suis vraiment posé cette question. Sans être évidente, la réponse a rapidement fait surface.

Nous ne devons pas oublier, non plus, que l’« influence » n’est pas une relation simple, comme celle de « cause » à « effet », mais au contraire une relation très complexe dans laquelle l’« effet » est « cause » de la « cause ». Nous ne sommes pas influencés par tout ce que nous lisons ou apprenons. Dans un certain sens, et le plus profond peut-être, nous déterminons nous-mêmes les influences que nous éprouvons et auxquelles nous nous soumettons ; nos ancêtres intellectuels ne nous sont pas imposés, mais sont librement choisis par nous-mêmes. Du moins jusqu’à un certain point.

Alexandre Koyré - “Du monde clos à l’univers infini”

Avec la mise en ligne, l’éventualité que des personnes extérieures lisent ces textes augmente subitement. Cela m’impose alors une relecture en vue d’une formulation plus « juste », plus commune que celle, très personnelle - et donc approximative -, que j’utilise au sein de la version papier. Cette étape introduit alors une nouvelle phase de recul. Un pas de plus en arrière pour mieux apprécier la scène ou mieux appréhender le sujet. Ainsi, il m’arrive d’avoir des doutes sur le bien-fondé de l’utilisation de tels ou tels mots auxquels j’accorde une définition personnelle. Intrinsèquement, celle-ci peut ne pas être dénuée d’une part de projection ou de transfert. Ces doutes m’obligent à un exercice de vérification des définitions communes, établies, ou acceptées. Au-delà du bon usage de la langue, voici donc quelque temps que je travaille à la confrontation des sens philosophiques, psychologiques et parfois sociologiques des termes que j’emploie. Non parce que je maîtrise ces sujets, mais, bien au contraire, parce que je ne cesse de prendre la mesure de l’importance de ces domaines de connaissances qui me sont si étrangers.

Ce travail d’écriture, puis de la reformulation, a pour effet de développer mon appétit de lecture. C’est l’un des effets de bord inattendus, loin d’être désagréable, de la reprise régulière du chemin du carnet et du blog. Plus surprenant est le fait que cela m’entraîne bien au-delà de ma zone de confort, des seules connaissances acquises que je me contenterais d’aiguiser. En laissant libre cours à ce jeu de vases communicants, je me vois confronté à l’ensemble de mes lacunes, de mes incompréhensions, de mes imprécisions, et de mes acquis partiellement erronés et incomplets. Je gagne en connaissance de mon ignorance et, contre toute attente, ce constat quotidiennement renouvelé ne vient pas nourrir un sentiment d’infériorité. Au contraire, je ressens une réelle émulation qui semble me préserver d’une torpeur intellectuelle dans laquelle il serait si aisé de me laisser glisser. Mais cela ne va pas sans m’attirer vers une situation paradoxale.

Néanmoins, il peut arriver que pendant tout le temps qu’une personne se trouve en présence immédiate des autres personnes, il ne se passe pas grand-chose qui puisse leur fournir d’emblée les informations décisives dont elles ont besoin pour orienter correctement leur conduite, de nombreux faits essentiels se situant en dehors du moment et du lieu de l’interaction, ou demeurant cachés dans la relation d’interaction elle-même. On ne peut saisir en effet des attitudes, des croyances et des émotions « vraies » ou « réelles » chez quelqu’un qu’à travers ses aveux ou, de façon indirecte, à travers ce qui apparaît comme un comportement involontairement expressif. De même, il n’existe souvent aucune occasion de mettre à l’épreuve durant l’interaction quelqu’un qui propose un produit ou un service : on est obligé d’accepter certains événements comme les signes conventionnels ou naturels de quelque chose qui n’est pas directement donné aux sens. Pour reprendre les termes d’Ichheiser, l’acteur doit agir de façon à donner, intentionnellement ou non, une expression de lui-même, et les autres à leur tour doivent en retirer une certaine impression.

Erving Goffman - “La mise en scène de la vie quotidienne : la présentation de soi”

Alors que je m’efforce d’écrire sans masques, de me présenter presque nu dans bon nombre de mes récentes pièces de prose, le fait d’y mentionner mon besoin de lecture actuel, d’en étayer chacune - ou presque - d’une ou plusieurs citations extraites des livres qui m’absorbent à ce moment-là, ne risque-t-il pas de contribuer à l’impression fausse d’un nouveau masque d’une prétendue érudition ? Là où je ne pense qu’exposer mon cheminement, qu’illustrer la reconnaissance de mon ignorance et la démarche qui en découle, ne serais-je pas en train de construire une fausse expression de qui je suis ? Là encore, je me pose régulièrement ces questions, surtout lorsqu’il m’arrive de relire après quelque temps ce que j’ai pu laisser dans ces pages. Plus que des questions, c’est devenu une véritable inquiétude. Cela irait tant à l’encontre de mes intentions que je ne saurais quelles réactions engendrerait un tel cas de figure.

(…) Le scripteur n’est plus esclave du déroulement du temps comme le parleur : il peut revenir en arrière, se corriger, se relire… Ce qui autorise notamment des constructions stylistiques plus raffinées à l’intérieur de phrases parfois assez longues permettant d’exprimer des idées complexes. Ce qui le conduit à employer un vocabulaire plus riche et plus varié, à préférer les constructions subordonnées aux énumératives… Mais surtout, alors que l’expression orale se développe en une seule dimension, le temps (un mot après le mot précédent), ce langage écrit peut se manifester en deux et même trois dimensions. Deux dimensions : celles de la page, présentant son architecture globale avant qu’on aborde les phrases particulières. C’est le philosophe-pédagogue Alain qui a écrit sur ce sujet : « […] les pages éclairées par ce regard d’exploration qui va de l’ensemble aux détails. Car enfin toute la page est vraie en même temps, et il arrive souvent que la fin explique le commencement. » Trois dimensions : celles du livre (ou de la liasse de feuillets) qui permettront par feuilletage d’explorer l’ensemble de l’ouvrage.

François Richaudeau - “Méthode de lecture rapide”

L’inquiétude est d’autant plus forte lorsque je considère ces proches et ces amis susceptibles de lire mes mots alors même qu’il s’agit de sujets que je n’aborde que très rarement en direct avec eux, qui ne peuplent que très rarement nos échanges même les plus riches et chaleureux. J’ai parfois peur que cela soit pris comme une forme de mépris, comme si je ne daignais pas discuter de ces choses avec eux parce que leurs avis ne m’importeraient guère ou pas du tout. L’absence de commentaires sur ce blog est à ce point ironique que je ne fais que renforcer ce sentiment. De fait, je suis dans une posture inverse : ces sujets, bien qu’assez légers, peuvent rapidement plomber une bonne ambiance s’ils sont traités avec maladresse. C’est cette maladresse que je crains de ma part et que je me contrains ainsi à garder à distance. Mon esprit n’est pas assez vif pour que je puisse convenablement construire mes pensées et les phrases adaptées en temps réel, au fil de la discussion.

Il m’apparaît désormais évident que l’écriture fait office de fil d’Ariane lorsque je m’aventure dans le labyrinthe de mes pensées et de mes réflexions. J’avais conscience que la construction personnelle est un processus s’étendant sur la durée de sa propre vie, cette fameuse ontogenèse dont il est également fait cas en psychologie. J’ai maintenant la conviction que ces derniers mois à appliquer la transparence et à bénéficier de la persistance de cette écriture m’ont permis d’accélérer sainement dans la définition de ma personnalité. Je serais donc stupide de m’arrêter en si bon chemin : le temps dont je dispose, lui, s’amoindrit sans relâche. Pour la première fois depuis la reprise de ce blog, je saisis maintenant que je ne doute plus de sa longévité. Il durera le temps qu’il faudra. Il prendra la forme qui lui siéra le mieux. Il se remplira du contenu qui viendra naturellement. Il devient la meilleure représentation de ce qui peuple ma tête et par là même d’une part essentielle de qui je suis aujourd’hui, tout comme de qui j’aspire à être pour l’instant.

Et je dois le confesser : aussi sérieux que cela puisse parfois sembler, au fond…
Qu’est-ce que je m’amuse !