Le paradoxe est cruel. J’ai dans ma besace une multitude de choses à dire, d’anecdotes à raconter. Mais maintenant que je suis devant cet écran, je n’arrive pas à aligner correctement les mots. Pendant un court instant, j’ai songé à jeter tout cela, en vrac, sous la forme d’une liste à puces. Puis je me suis ravisé. Je me serais montré lâchement démissionnaire. J’ai ensuite envisagé de traiter le tout à la manière d’un inventaire. Énoncer le nombre de kilomètres parcourus en l’espace de deux semaines, les amis retrouvés, les lieux visités, les mets savourés, les sourires échangés, etc. Mais là encore je me serais vautré dans la facilité, alors qu’il est grand temps pour moi de rassembler ma motivation et de travailler ma discipline.

Alors…

Maints moments du quotidien pourvoient également un retrait hors des exigences de la communication sociale : rêverie, méditation, lecture, écoute de la musique, sommeil, etc., conduire sur une longue distance, effectuer un travail répétitif… Mille activités sont propices à un relâchement intérieur susceptible de se rompre instantanément en situation d’alerte. Échappées belles hors du quotidien et de ses mailles qui enserrent dans des rôles malaisés à quitter mais lourds à assumer trop longtemps. Cette dissociation est une donnée élémentaire de la vie courante, un bref oubli de l’environnement et une plongée dans l’intériorité aboutissant à une sorte de détente de la volonté, un flottement de soi pour rompre l’ennui d’une tâche et/ou trouver une diversion. Nul n’est jamais tout à fait présent à ce qu’il fait.

David Le Breton - “Disparaître de soi”

Il y a d’abord eu la route. Longue et solitaire. De l’asphalte à pleines bouchées. Des divagations à l’envi. Des questionnements à la pelle. Des paysages inhabituels. Régulièrement, j’entends des plaintes au sujet des longs trajets. Je trouve que ce n’est pas leur rendre hommage. Non seulement ils font tout autant partie d’un séjour que les autres instants, mais ils ont des rôles majeurs : à l’aller, ils sont préliminaires ; au retour, ils sont processus de deuil. Il est prudent de les accepter, de ne pas les négliger. Question de bon sens. Question de santé. Ils rendent concret un changement d’état d’esprit nécessaire entre le point de départ et celui d’arrivée. Les quelques pauses qui les entrecoupent sont des paliers de décompression. Pour le reste, le temps s’écoule avec cette sensation étrange de calme, de bien être, et de détachement. Installé dans une bulle tapissée de musique, la conduite devient tellement machinale et automatique que l’esprit peut s’occuper ailleurs. Ou se détendre et s’amuser.

Il y a ensuite eu les copains, les amis. Ces personnes que j’apprécie mais que je vois peu. Ces gens qui comptent sans que je ne daigne véritablement le leur dire. Ces visages qui changent un peu au fil des ans mais qui restent à jamais les mêmes lorsque je les revois. J’ai mesuré à quel point je peux avoir besoin de solitude. J’ai surtout compris combien cette solitude est confortable et aisée : elle ne m’isole pas définitivement. Et lorsque j’en sors, je me sais bien accueilli et bien entouré. Je peux jouer à me donner des airs d’acrobate, j’ai ces amis-là en guise de harnais. Les risques sont mesurés. Les risques sont faibles. Il est amusant de se rappeler que toutes ces relations sont nées grâce au Net. Qu’elles n’ont pas leurs racines dans les apparences ou la proximité physique. N’est-ce pas cela qui leur permet de perdurer, malgré les distances qui nous séparent ? N’en sont-elles pas plus sincères ? Ces retrouvailles ont été l’occasion de découvrir quelques nouvelles têtes, aussi. Avec de premiers échanges riches et prometteurs.

Au registre des demi-surprises, j’ai constaté qu’en raccourcissant certaines distances, d’autres se sont étendues. Pour certaines, le fossé s’élargit tellement que des ponts que je ne souhaite pas couper menacent néanmoins de s’effondrer. Il me faudra donc être plus vigilant si je souhaite m’épargner des passages cruels, des pertes sèches. J’ai entamé une démarche personnelle qui ne tolère guère le dilettantisme, sous peine de désagréables dommages collatéraux. Et puis, je n’ai pas autant écrit que je ne l’avais espéré, j’ai moins lu que je n’avais emporté de livres, j’ai plus délaissé mon ordinateur portable que je ne l’avais songé. Je n’ai pas fait autant de photo qu’il m’était pourtant possible d’en réaliser, non plus. À ce sujet, l’envie est bien revenue, cette douce démangeaison. Je n’ai simplement pas voulu précipiter. J’ai souhaité me laisser le temps de reprendre mes repères. J’ai préféré une semi-frustration à une profonde désillusion. Il me semble, avec un peu plus de recul encore, que ce choix a été judicieux.

Ces trajets, ces étapes auront été autant de marées, de flux et de reflux.
Ces successions d’instants auront composé le rythme d’une respiration plus lente et plus profonde.
Ces quelques jours hors de mon quotidien auront été autant de sacs en papier.