Mon fardeau s’est allégé le jour où j’ai décidé de me laisser aller à la photographie. Initialement, il s’agissait seulement de donner sa chance à une vieille envie, d’effleurer une nouvelle activité. Après des débuts incertains et de nombreux tâtonnements, j’ai fini par faire des photos qui me parlaient. Elles me racontaient des histoires et semblaient vouloir me dévoiler bien d’autres choses. J’ai d’abord mis cela sur le compte de l’euphorie. Puis, comme cette intuition persistait, je me suis posé de nouvelles questions. Ou d’anciennes questions sous une nouvelle forme, sous un angle nouveau qui allait s’avérer salvateur.

Le glissement s’est fait en douceur, transformant un « Pourquoi je prends cela en photo et pas les autres ? » en un plus simple et sain « Pourquoi je prends cela en photo ? ». Je venais de passer de la confrontation et de la conformation sociales à l’introspection, sans le décider, sans le savoir et sans avoir la moindre idée des conséquences de ce si léger mouvement. J’ai découvert que j’avais passé la majeure partie de mon temps à observer. De ce simple constat, je me suis mis à observer mon processus de découverte. J’ai commencé à disséquer tout ce beau monde, comme on procède avec cette petite grenouille en cours de biologie : une fois la répugnance dépassée et la maladresse acceptée, seule la curiosité prime.

L’introspection est un exercice enrichissant qui peut, parfois, prendre un tour périlleux. En gardant cette réserve à l’esprit, j’ai fini par entreprendre de m’y plonger plus sérieusement et consciemment. L’aspect le plus délicat reste sans doute de rendre accessible des bribes de ce travail personnel et intime. Puisque l’essentiel des réflexions tourne autour de soi, il faut s’attendre à être perçu comme quelqu’un d’égocentrique à tendance narcissique. Ce jugement extérieur, hâtif et réducteur, est régulièrement émis à tort. S’observer, s’étudier, de l’intérieur ne revient pas à se mirer, encore moins à s’admirer.

Personnellement, cette démarche introspective m’a offert l’opportunité de dessiner les grandes lignes de « Qui je suis ». J’estime que ce n’est qu’à partir de cet instant que j’ai été outillé pour mesurer mon rapport aux autres, à notre société et à notre civilisation ; à ce moment, j’ai compris qu’un tel rapport n’était pas gravé dans le marbre et tenait de la dynamique : il peut être altéré, adapté, corrigé, complété, voire feint, au gré des rencontres et de sa propre ontogenèse. Si cela peut être une évidence pour certains, il n’en était pas de même pour moi. Le comprendre, puis l’accepter, m’ont été les deux étapes les plus libératrices.

Les éléments psychologiques qui existent dans un être à son insu et dont la somme compose ce que nous appelons l’inconscient, ces éléments, selon la théorie freudienne, on le sait, seraient uniquement constitués par des tendances infantiles ; celles-ci, en raison de leur caractère d’incompatibilité avec les facteurs conscients du psychisme, se trouvent refoulées. Le refoulement est un processus qui s’insinue et s’institue dès la prime enfance : il est comme l’écho intérieur qui répond à l’influence et à l’imprégnation morales exercées par les proches, et il dure tant que dure la vie. Grâce à l’analyse, les refoulements seront supprimés, et les désirs refoulés seront rendus conscients.

Selon la théorie freudienne, l’inconscient ne renfermerait donc pour ainsi dire que des éléments de la personnalité qui pourraient tout aussi bien faire partie du conscient, et qui, au fond, n’en ont été bannis, n’ont été réprimés, que par l’éducation.

Carl Gustav Jung - “Dialectique du Moi et de l’inconscient”

J’ai toutefois atteint une limite, dernièrement. Mes souvenirs, mes expériences personnelles ne suffisaient plus à tout décoder. J’ai toujours pressenti qu’il me faudrait un jour recourir à des matériaux extérieurs, un référentiel plus complet et plus adapté. Il y a de nombreuses années, j’avais essayé d’aborder un peu la psychologie et les bases de la psychanalyse. En bon autodidacte que je suis, l’appât du sacro-saint Freud avait été trop tentant pour que je n’y résiste. J’en étais ressorti douché, frustré. J’étais resté totalement hermétique à ce que j’avais réussi à lire. J’avais même trouvé son approche très étriquée. N’en déplaise aux « puristes » et aux « initiés ».

Depuis quelques mois, je me suis engagé dans une forme d’autoanalyse. Mais ça ne fait que quelques semaines que j’ai réalisé cela. Et, au détour de conversations étonnamment enrichissantes, j’ai fini par mettre le doigt sur l’œuvre de Jung. Si vous lisez régulièrement ce que j’écris ici, vous le savez déjà puisque je ne me suis pas privé de le citer régulièrement. Au sein de ses différents essais, j’ai trouvé bon nombre de morceaux qui me manquaient afin de pouvoir poursuivre mon chemin. De très nombreuses pistes d’exploration d’autres sujets, également, que je n’avais jamais envisagé d’aborder auparavant. Actuellement, je m’allège et je m’enrichis en même temps. Quel bonus inespéré !

(…) Je m’avisai que, si j’avais eu raison jusque-là, on pouvait raisonnablement en inférer que les rêves ont une fonction propre, plus significative. Très souvent les rêves ont une structure bien définie, qui a visiblement un sens, et manifeste quelque idée ou intention sous-jacente, bien qu’en règle générale ces dernières ne soient pas immédiatement intelligibles. Je commençai donc à considérer s’il ne fallait pas accorder plus d’attention à la forme et au contenu du rêve, au lieu de se laisser entraîner par la « libre » association et l’enchaînement des idées vers des complexes que l’on pouvait aussi aisément atteindre par d’autres moyens.

Carl Gustav Jung -  “Essai d’exploration de l’inconscient”

Néanmoins, la psychanalyse de Freud ainsi que la psychologie analytique de Jung s’appuient énormément sur l’analyse des rêves. Étant plutôt mal équipé de ce côté-là, j’ai bien cru devoir me faire une raison et envisager une proche impasse. De fait, jusqu’à la semaine dernière, j’ai toujours supposé que ma conscience était majoritairement au volant de mes rêveries diurnes. Mais jeudi dernier, alors que je conduisais tranquillement sur le trajet retour de fin de journée, une rêverie a pris corps. Et quelle rêverie ! Du bien loufoque qui n’avait rien à voir avec les événements de ma journée ou mes pensées du jour. Sur les quelques minutes de ce trajet, une histoire sans queue ni tête s’est déroulée.

Arrivé à la maison - sain et sauf, sans accident -, j’étais un peu déboussolé par la surprise de cette trame ahurissante. J’ai commencé par vaquer à mes occupations jusqu’à ce que je sois pris par le besoin irrépressible de noter tout cela. Je tenais quelque chose. Je savais que je venais de récupérer de la matière destinée à compléter mon analyse. Mais j’y ai trouvé également de quoi alimenter des exercices d’écriture ou d’autres entraînements créatifs : une trame pour une poignée d’histoires parallèles, une collection de sensations et une galerie de personnages.

De nouvelles graines pour de nouvelles récoltes.
Petites, volatiles mais précieuses.
Des particules oniriques.