Je l’ai sans doute déjà écrit quelque part mais je ne retrouve plus où. Je sais seulement que ça ne semble pas être en ligne par ici. Ou alors, cela voudrait dire que ma mémoire se détériore subitement et dangereusement. Allez savoir ! Bref, revenons-en au fait : je suis né fêlé. Pas de ces fêlures qui laissent passer la lumière, mais de celles par lesquelles l’ombre s’infiltre. Bien sûr, énoncé de la sorte, cet aveu n’est guère flatteur. Il faut admettre qu’il s’agit d’une caractéristique dont personne ne se réjouirait et qu’il est, en général, plus commode et mieux admis de passer sous silence. À un détail près : ne pas dire les choses ne suffit pas à les faire disparaître. Mais que représente une telle fêlure, au quotidien, me demanderont certains ?

D’aussi loin que je me souvienne, c’est un sentiment d’être un peu en marge de ce qui se passe à l’extérieur, autour de soi, alors qu’on est encore gamin. C’est avoir un petit monde intérieur personnel qui ne trouve guère de résonance auprès de ces petits camarades. C’est se glisser confortablement dans la solitude d’un enfant sage. Trop sage même, aux yeux d’une majorité d’adultes. C’est se poser des questions qui paraissent se présenter bien trop précocement. Plus tard, avec l’adolescence, cela se transforme en mal-être, inexplicable. C’est s’entendre dire et répéter qu’il ne s’agit que d’une crise normale, traversée par toutes les personnes du même âge, “depuis la nuit des temps”, paraît-il. On s’entend même parfois expliquer des soucis de chimie du cerveau liés à cette période du développement, quand il ne s’agit pas d’une allusion stupide “aux hormones”.

Il est donc important de bien voir que le moi est en partie un objet cérémoniel et sacré, qu’il convient de traiter avec le soin rituel qui s’impose et que l’on doit présenter aux autres sous un jour convenable. L’un des moyens par lesquels ce moi se constitue est la bonne tenue de l’individu vis-à-vis des autres et la déférence de ceux-ci à son égard. Il est tout aussi important de comprendre que, pour jouer à ce jeu sacré, il faut un terrain qui s’y prête. L’environnement doit être tel que l’individu soit sûr que sa bonne tenue ne lui coûtera pas trop cher et qu’il en retirera de la déférence. L’une et l’autre doivent être institutionnalisées de telle sorte que l’individu soit en mesure de projeter un moi sacré viable et puisse tenir sa place au jeu sur la base rituelle qui convient.

Erving Goffman - “Les rites d’interaction”

Les années passent, la sensation d’être dysfonctionnel, non. Au contraire, elle s’installe et s’incruste dans chaque pensée, chaque réaction. Pourtant, tout semble bien se passer : on se lance dans la vie, on s’insère professionnellement, on évolue socialement comme n’importe qui d’autre. Mais, toujours, ce n’importe qui d’autre paraît plus heureux ou plus à son aise, là où chaque jour on doit redoubler d’efforts. Alors on s’interroge. On se demande pourquoi ce sentiment de malaise qui est difficilement justifiable, même à ses propres yeux, surtout à ses propres yeux. S’en ouvrir devient de plus en plus compliqué. Tout semble s’expliquer par des “Tu ne serais pas dépressif ?” inquiets ou des “Sors donc de ce rôle ! Tu n’es plus un ado, il serait temps que tu grandisses !” agacés et méprisants. Alors, on se referme un peu plus. Alors, on se retire un peu plus.

Quelle que soit sa position dans la société, une personne peut s’isoler à force d’aveuglements, de demi-mensonges, d’illusions et de rationalisations. Elle « s’adapte » en se convainquant, avec l’appui poli de ses intimes, qu’elle est ce qu’elle désire être et qu’elle se refuserait à imiter les autres pour parvenir à ses fins. Du point de vue de la société, si cette personne accepte de se soumettre à un contrôle informel, si elle consent à écouter ce qu’on lui indique pour trouver sa place et la garder, elle aura alors tout loisir de la meubler à son goût, avec confort, élégance et noblesse, à la mesure de ses talents. Pour sauvegarder cet abri, elle n’aura pas à travailler dur, ni à se joindre à un groupe, ni à lutter avec qui que ce soit. Il lui suffit de prendre garde aux jugements auxquels elle se met en position d’assister ; d’éviter certaines situations, certains actes et certaines personnes ; ailleurs, de ne pas aller trop loin. La vie sociale est fluide et ordonnée dans la mesure où les gens se tiennent volontairement éloignés des lieux, des sujets et des moments où ils seraient importuns ou bien rabaissés. Ils coopèrent à sauver la face, estimant qu’il y a beaucoup à gagner à ne rien risquer.

Erving Goffman - “Les rites d’interaction”

Les questions restent. D’abord toujours les mêmes. Puis elles se voient rejointes par de nouvelles, du même acabit. On se les pose toujours mais on ne les émet plus, on apprend à les taire. On apprend à paraître ce que les autres attendent de voir paraître, on apprend à jouer celui que l’on n’est pas, on développe un vrai don pour l’évitement. On déambule toujours sur un fil. Celui-ci se fait plus fin et se tend toujours plus haut. S’installe alors une forme perverse de vertige, celle qui fait craindre un faux pas et la chute qui en résulterait ; celle qui donne régulièrement envie de se jeter dans le vide afin de mettre un terme à cette mascarade. On s’épuise à chercher à se résigner, en se disant “C’est ta croix. C’est ta vie. C’est la vie.”. Et la seule question qui obsède devient finalement “Pour combien de temps encore ?”.

On commence à espérer une fin rapide.