La Muse doit ressembler à quelque chose. Il vous faudra écrire un millier de mots par jour pendant vingt ou trente ans pour tenter de la façonner, et pour en savoir suffisamment sur la grammaire et l’art de construire une histoire pour que, finissant par faire partie intégrante de votre Subconscient, de tels aspects ne puissent plus jamais être en quoi que ce soit source de restriction ni de distorsion pour la Muse.

Par votre bien-vivre, par votre observation de la manière dont vous vivez, par votre bien-lire, et par votre observation de la manière dont vous lisez, vous avez nourri Votre Moi Le Plus Original. Par votre entraînement, par des exercices d’écriture répétitifs, par l’imitation et par les bons exemples, vous êtes parvenu à dégager un espace net et bien éclairé où installer votre Muse. La place y est suffisante pour qu’elle (ou il, ou quoi que ce soit d’autre) puisse se mouvoir à son aise. Et grâce à votre entraînement, vous vous maîtrisez suffisamment pour ne pas regarder avec une insistance déplacée dès que l’inspiration la rejoint.

Ray Bradbury - “Le zen dans l’art de l’écriture”

J’écris assez peu de billets, ces derniers jours. Mais ils sont de ces arbres qui cachent les forêts. En coulisses, je n’arrête guère de laisser des mots par ci, par là. De simples notes que je prends rapidement et que je me réserve pour plus tard. Des questions insensées qui m’assaillent et que j’enferme parmi les pages de mon carnet noir. De denses échanges que j’entretiens par e-mail et que je livre à la bête affamée de l’introspection.

Évidemment, je ne suis pas écrivain. Pas plus que je n’aspire à le devenir. Je reste et resterai un pisseur de mots, tout comme je peux parfois être un pisseur de code. Pour autant, cela ne m’exempte pas d’accorder un minimum de soin lors de l’exercice. Il me faut juste être prudent, de sorte que cette récente lubie ne tourne pas à l’obsession compulsive. Désormais, tout passe systématiquement dans un correcteur. Chaque faute relevée est ensuite analysée.

Aux dictionnaires courants sont venus s’associer quelques Grevisse. Puis un dictionnaire historique. Puis un thésaurus. Ce Lalande que j’avais récupéré, peut-être prématurément, il y a quelques mois de cela, prouve désormais son utilité et le bien-fondé de sa présence sur mes étagères. Alors même que je devrais être dans la démarche de m’alléger pour ma prochaine étape, je me rajoute au contraire la promesse de lourds cartons à transporter.

Les remarques de Baldwin montrent abondamment comment la pensée est sous la dépendance du langage. Son importance est des plus grandes du point de vue subjectif (intrapsychique) qu’au point de vue objectif (social) ; du moins est-elle si grande que l’on est réellement obligé de se demander si, tout compte fait, Fr. Mauthner si parfaitement sceptique quant à l’indépendance de la pensée, n’aurait pas raison de croire que la pensée c’est le langage et rien de plus. Baldwin s’exprime avec plus de prudence et de réserve mais, en sous-main, très nettement en faveur du primat du langage.

La pensée dirigée, ou, comme on pourrait aussi l’appeler, la pensée en mots, est de toute évidence l’instrument de la culture ; nous ne risquons pas de nous tromper en disant que le gigantesque travail d’éducation que les siècles ont fait subir à la pensée dirigée, en la dégageant de façon originale de la subjectivité individuelle pour la conduire à l’objectivité sociale, a contraint l’esprit humain à un travail d’adaptation auquel nous devons l’empirisme et la technique d’aujourd’hui qui sont absolument premiers dans l’histoire du monde.

Carl Gustav Jung - “Métamorphoses de l’âme et ses symboles”

Si je tente encore de me convaincre qu’il ne s’agit là que d’une passade, je remarque qu’il m’est plus difficile, jour après jour, de me mentir. Je fonctionne mieux par les mots. Ces mots qui me permettent de déchiffrer, en pleine conscience, ce que mes images ont capturé, souvent inconsciemment. J’extériorise de la sorte mon intérieur, j’en extrais mes symboles, je traque les archétypes susceptibles de m’influencer.

J’établis mon modus operandi. Plus que jamais, j’ai besoin de mots précis et de phrases parlantes. Je rédige ma documentation. Ces écrits se doivent alors de fournir une explication et une signification qui tiennent de l’évidence et de ne permettre ainsi aucune interprétation alternative. D’autres, au contraire, sont destinés à poser des jalons pour la suite de ma recherche. Ceux-là se doivent d’être plus ouverts, plus libres, moins évidents. Des graines pour mes divagations.

Il me faut encore travailler à la concision de mon propos. J’ai du mal à me défaire d’une part de verbosité que j’avais sous-estimée. Mais j’apprends. Je pratique et j’apprends. Je construis mes analogies, mes métaphores. Je glisse des indices, j’injecte des micro-univers, je compresse des ensembles de sensations et de souvenirs dans des représentations de quelques couples de mots. Après avoir trouvé une machette, j’ose maintenant la manier. Mais avec prudence, je ne veux pas prendre le risque de trop me blesser.

Étrangement, ces pratiques d’écriture révèlent un détachement partiel du numérique. Si j’écris plus rapidement et plus clairement à l’aide d’un clavier, je ressens néanmoins une attirance croissante pour un retour au papier et à la plume. Comme si ce stylo devait devenir un prolongement de ma main pour permettre au flot de mes pensées de s’écouler plus instinctivement. Un besoin de communion entre mes environnements physique et psychique ?

Je n’ai pas le début d’un semblant de réponse à ce sujet.
Il va falloir que j’y réfléchisse et que j’écrive…